Ainsi meurt notre économie. La preuve par la nacelle

600 €
Pour une ligne de téléphone, il faut attendre 3 mois, et payer 600
euros de nacelle !

Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,

« Lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le bout du doigt. » Cette phrase n’est pas de moi, mais elle est très juste.

Les « imbéciles », ou ceux qui font semblant de l’être, nous expliquent donc doctement que les Gilets Jaunes, par leur mouvement, pénalisent terriblement notre économie.

Certes, le mouvement, comme tout mouvement social ou révolutionnaire, entraîne évidemment des conséquences économiques importantes. Pourtant, regarder ces conséquences, c’est regarder le bout du doigt et pas la lune.

Je voulais, par deux exemples vus (et entendus) ces derniers jours, vous expliquer pourquoi notre économie se meurt, et pourquoi les Gilets Jaunes ne sont pas la cause de cet effondrement sur nous-mêmes, mais bien le symptôme, un symptôme qui en réalité démontre que le corps social France a encore des anticorps, un système immunitaire qui tente de réagir avant qu’il ne soit trop tard et que la septicémie nous emporte tous.

Si l’on peut critiquer le mouvement, il reste une immense chance pour notre pays, en ce sens que cette montée terrible de fièvre doit nous faire prendre conscience que nous ne sommes pas dans une crise, mais bien dans un processus d’effondrement, un effondrement lié à la complexité de notre société, à ses paradoxes et à ses contradictions devenues irréconciliables. C’est la septicémie économique.

« Moi je ne veux louer qu’à des gens sans emploi... »

Voici mon premier exemple. Le marché immobilier français, devenu complètement fou entre les normes de construction, la loi Alur qui transforme chaque vente en calvaire administratif sans pour autant protéger qui que ce soit, sans oublier la fiscalité folle du secteur, nous marchons évidemment sur la tête, et à force de nouvelles lois, nous avons créé un monstre.

Alors qu’entend-on désormais en France ? Des propriétaires vous expliquant, avec la certitude de détenir la vérité, qu’ils ne prennent que des locataires « qui ne travaillent pas » ! Tu penses, faut être con pour prendre un gus qui bosse dans son appart… Tu penses, il pourrait perdre son travail, devenir insolvable et ne plus payer son loyer.

Non, de vous à moi, le mieux c’est de prendre un type qui ne vit que de la solidarité nationale. Dans un tel cas, comme propriétaire, je peux directement demander aux CAF de me verser les APL. Ainsi, en réalité, je loue à l’État. Fini les impayés.

En France, en 2018, nous avons réussi à créer un système immobilier où louer à un pauvre sans-emploi qui ne travaillera jamais et dont le loyer est payé par l’État sous forme d’APL est plus « sûr » que de louer son appartement au pauvre gus qui, lui, travaille...

Tout le monde trouve cela normal, sauf que ce genre d’aberration économique est évidemment un symptôme d’effondrement parce que les choses ne sont plus dans le bon sens. Depuis trop longtemps.

« Bonjour Monsieur, je bosse, je gagne 1 500 euros, et je voudrais louer votre appart. Je suis gilet jaune, je gagne trop pour avoir des APL, et je peux me faire virer à n’importe quel instant…   – Désolé, répond le propriétaire. Je ne loue que si je peux préempter vos APL à la source. Pas d’APL ? Pas de location… vous êtes trop riche »…

Voilà le mouvement gilets jaunes, symptôme et non cause. Entendez l’effondrement de notre économie à défaut d’écouter les « anticorps ».

Le théorème de la nacelle

Ha… Pour votre ligne de téléphone, il faut attendre 3 mois, et payer 600 euros de nacelle !

Vous connaissez les nacelles qui servent à mettre les décorations de Noël dans nos centres-villes et montent l’ouvrier à 10 mètres de haut en presque toute sécurité ?

Eh bien ces mêmes nacelles doivent être utilisées par les agents de France Télécom, que dis-je, des PTT, même si ce n’est plus le nom de l’entreprise concernée en raison de son ouverture au saint monde de la concurrence européenne.

Oui, vous comprenez, désormais, quand vous appelez de votre portable pour vous faire installer une ligne fixe, il faut aller relier deux fils (fil vert avec le fil vert, fil rouge avec le fil rouge comme le Colonel dans la 7e compagnie). Cette opération est d’une simplicité enfantine. Mais, souvent, les boîtiers sont situés à plus d’1,80 m. Avec mon escabeau 2 marches, même moi qui suis un mini-pouce, je peux atteindre ce fichu et satané boîtier.

Mais non. On n’a plus le droit de monter à une échelle.

Voici une photo prise vendredi 14 dans mon petit coin de Normandie. Vous noterez que la nacelle ne peut pas descendre plus bas hahahahahahahahahaahahahaha !

Il faut donc :
– prévoir l’intervention d’une nacelle dont le coût est de 600 euros par jour ;
– prévoir un technicien qui a son permis nacelle ;
– prévenir la mairie qu’il y aura une intervention de nacelle tel ou tel jour à telle ou telle adresse.
– que la mairie fasse intervenir les services techniques pour aller mettre 3 plots orange (là il y en avait 4, sans doute en promotion. 3 plots réservés le 4ème est offert. C’est les fêtes!!) afin de garder la place pour la nacelle, interdise le stationnement, et mette le bon papier collé sur un panneau ;
– que tout le monde respecte ledit panneau et que personne ne prenne quand même la place de la nacelle qui sinon devra revenir à une date indéterminée.

Quand toutes les conditions sont réunies, au bout d’un délai variant entre 3 et 6 mois, vous obtenez cette photo ridicule d’un gus en nacelle à 1,80 m du sol, avec la nacelle au plus bas de ce qui peut se faire.

Évidemment, tout le monde trouvera cela normal.

Le théorème de la nacelle est simple : « Tout système imposant l’utilisation d’une nacelle là où un tabouret est suffisant est devenu fou et est condamné à l’effondrement à brève échéance. »

L'effondrement des sociétés complexes

Dans son remarquable ouvrage L’effondrement des sociétés complexes, le professeur américain Joseph Tainter explique et décortique ce phénomène qui est à l’œuvre dans notre pays en particulier et en Europe en général.

Oui l’Europe c’est bien blablabla, c’est la paix blablablablabla, mais une fois que l’on a répété ces mantras, c’est aussi la garantie de l’effondrement par la complexité que nous créons nous-mêmes et qui rend toute croissance économique impossible, non pas forcément en toujours plus, mais en efficience même de notre système.

Vous voyez également, à travers ces deux exemples, que les coûts ne peuvent qu’augmenter. Créer une entreprise, une affaire, cela devient tellement compliqué et coûteux qu’il faut être fou et inconscient pour entreprendre. Progressivement, le système s’arrête faute de joueurs.

Ne faisons pas l’erreur de croire que le mouvement des gilets jaunes est anodin, qu’il passera vite.

Peu importe ce qui se passera par la suite.

Ce qui est certain c’est que ce pays étouffe.

Ce qui est sûr, c’est que ce pays se meurt.

Ce qui est incontestable, c’est que nous sommes déjà très mal en point.

Ce qui est vrai également, c’est que rien ni personne ne semble en mesure d’enrayer toute cette folie économique.

Macron a ses torts et ils sont grands, mais effectivement, il ne peut être tenu pour le seul et unique coupable de 40 années d’immense, de colossal, de complètement délirant n’importe quoi sur tous les sujets, qu’aucun n’a su ni voulu enrayer et dans lequel l’ensemble de nos élites, politiques et médiatiques, ont préféré se complaire.

Qu’ils continuent donc à regarder le bout du doigt. Je vous invite à voir plus loin et à regarder la lune… enfin, la nacelle !!

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !

Article écrit par Charles Sannat pour Insolentiae


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Charles Sannat

Charles SANNAT est diplômé de l'Ecole Supérieure du Commerce Extérieur et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques. Il commence sa carrière en 1997 dans le secteur des nouvelles technologies comme consultant puis Manager au sein du Groupe Altran - Pôle Technologies de l'Information-(secteur banque/assurance). Il rejoint en 2006 BNP Paribas comme chargé d'affaires et intègre la Direction de la Recherche Economique d'AuCoffre.com en 2011.

Il rédige quotidiennement Insolentiae, son nouveau blog disponible à l'adresse http://insolentiae.com

Il enseigne l'économie dans plusieurs écoles de commerce parisiennes et écrit régulièrement des articles sur l'actualité économique.