Art contemporain : la spéculation au profit de quelques initiés ?

68 %
68 % des recettes de l'art contemporain reposent sur une centaine
d'artistes seulement.

Tous les ans au mois d’octobre, Artprice publie son rapport annuel sur le marché de l’art contemporain. La société française est le leader mondial de l’information sur le marché de l’art, elle collecte les résultats des ventes à travers le monde afin d’établir la cote des artistes. Une source d’information irremplaçable.

Le rapport propose notamment une très intéressante analyse de l’évolution de carrière de plusieurs grands noms de l’art contemporain (pages 22 à 40) qui permet de décrypter comment se construisent les phénomènes spéculatifs. Ouvrons d’ailleurs une parenthèse sur l’avant-propos de Thierry Ehrmann (page 7), le fondateur et président d’Artprice, qui affirme qu’il n’existe pas de spéculation puisqu’on note 37% d’invendus dans les différentes enchères à travers le monde, un taux élevé et relativement stable ; la spéculation devant, selon lui, faire baisser ce chiffre. Mais la réflexion est un peu courte : on constate surtout une énorme production d’art contemporain et donc de nombreuses pièces qui ne trouvent pas d’acquéreurs, pendant que la spéculation, elle, se concentre sur un nombre réduit de créateurs. "68 % des recettes globales de l’art contemporain reposent sur 100 artistes et 35 % sur 10 artistes seulement" comme l’explique le rapport (page 9).

Revenons donc à ces carrières des grandes stars de l’art actuel. Il est frappant de voir comment les expositions dans les grands centres d’art contemporain accompagnent étroitement la progression du niveau de leurs enchères. Une rétrospective au MOMA, au Guggenheim, au Centre Pompidou, à la Tate, à la Biennale de Venise ou à la Documenta, et c’est l’assurance pour l’artiste de voir sa cote progresser ou s’envoler. La galerie Gagosian, présente dans le monde entier, parvient à jouer ce même rôle de projecteur. Alors on peut gloser sur le paradoxe de l’œuf et de la poule : est-ce l’institution qui "fabrique" l’artiste, ou celui-ci étant de toute façon "génial", il devait passer dans ces lieux prestigieux ? Mais il existe à l’évidence des jeux de pouvoir, d’influence, de communication entre un petit groupe d’institutions, de collectionneurs, de galeries et d’artistes, avec à la clé une spéculation qui enrichit les mieux informés, et certainement une foultitude de délits d’initiés.

Dans ce cadre, on peut interpréter l’exposition, ou plutôt le saccage d’Anish Kapoor qui défigure les Jardins de Versailles comme une tentative, par le scandale mondial qu’il suscite, de faire remonter la cote de l’artiste, en baisse régulière depuis 2009 (page 33). Ceux qui ont investi dans ses œuvres ne veulent pas perdre leur mise !

Malgré tout, et on verra cela comme une satisfaction, cette belle mécanique se grippe parfois et n’empêche pas certains noms de sombrer. Par exemple Damien Hirst, un pseudo-artiste qui ne fait rien de ses mains mais fait travailler un atelier pour des "œuvres" qui ont eu un effet mode à un moment (une vache coupée en deux et plongée dans un bain de formol, une grande armoire à pharmacie transparente, un crane humain recouvert de diamants) mais finissent par lasser. Idem pour Maurizio Cattelan (connu pour son pape Jean-Paul II terrassé par une météorite) dont la cote s’effondre complètement. On attend avec impatience la chute du troisième membre de ce trio d’hommes d’affaires, Jeff Koons.

La spéculation est bien présente dans l’art contemporain, mais entre un très petit nombre d’acteurs, ce qui rend ce marché très fragile…


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Philippe Herlin

Philippe Herlin est économiste, Docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers, il a publié plusieurs ouvrages chez Eyrolles et rédige des chroniques hebdomadaires pour Goldbroker.

Il écrit tous les vendredis un article sur l'art et la culture vus à travers l'économie, et intervient ponctuellement sur d'autres sujets.

Son site : philippeherlin.com.