La BCE rachète des dettes tout en encourageant l'endettement

80 milliards €
LA BCE rachète 80 milliards d'euros de dettes souveraines par mois.

La Banque Centrale Européenne poursuit plus que jamais sa politique monétaire dite accommodante, en déployant sa mallette aux outils aussi divers que variés.

Toute l’exubérance de la politique monétaire est en place : taux directeur principal à 0%, taux négatifs sur les dépôts, opérations de rachats d’actifs (Quantitive Easing), nouvelles facilités de prêts aux banques. Comment l’institution pourrait-elle être plus claire dans sa volonté affirmée d’aller plus loin, toujours plus loin. Aller plus loin dans l’émission monétaire, aller plus loin dans l’incitation au crédit, aller plus loin dans la déstructuration des logiques économiques. Le « toujours plus monétaire » s’est inscrit dans le « toujours plus de tout », ce concept à ne voir défiler le monde que dans un sens. On pouvait comprendre les décisions passées, post-crise, lorsque les pays du sud devaient faire face aux assauts des marchés, mais à présent, 8 ans après le début de la crise des subprimes, il devient compliqué intellectuellement d’intégrer les raisons qui la motivent à racheter toujours plus de dettes d’état (auxquelles s’ajoutent désormais des dettes d’entreprises), et à pousser les taux toujours plus bas dans les abymes financières.

Rappelons que la BCE n’ayant pas d’argent (ou si peu), réalise les opérations de rachats d’actifs à hauteur de 80 milliards d’euros mensuels par de la pure création de monnaie ex-nihilo.

Si on résume l’ensemble de sa politique à travers ses principaux objectifs, on citera principalement les points suivants :

Faire baisser les taux d’intérêts (par le jeu des taux directeurs) pour relancer la croissance par le crédit Permettre aux états de se refinancer à moindre coût, voire à coût zéro et ainsi faire baisser la charge de la dette Fournir avantageusement des liquidités aux banques pour les inciter à prêter et augmenter ainsi les encours de crédits (par le QE et les LTRO) Faire baisser l’euro pour faciliter les exportations (par l’augmentation de la masse monétaire) Générer une inflation importée par un euro affaibli (lutte contre un risque de déflation) Décourager les épargnants (ruine ou euthanasie des rentiers) par la baisse drastique de la rémunération de l’épargne

 

L’endettement en zone euro

Les pays de la zone euro sont toujours fortement endettés (souvent autour des 100 / 120 % de PIB), à un niveau qui pèse lourdement sur les budgets et sur les facultés à s’adapter à un monde en mouvement. Le désendettement devenait avec la crise un enjeu important, une nécessité économique, du fait que ces dettes colossales se nourrissent d’elles-mêmes en produisant des intérêts honorés par de la nouvelle dette.

Les politiciens et les économistes n’ont-ils pas expliqué avec insistance que nous étions dans une crise des dettes souveraines, impliquant un retour aux équilibres budgétaires, à la mise en œuvre de vraies réformes, pour arrêter une spirale infernale que la Grèce connaît trop bien, devenant en quelque sorte un laboratoire grandeur nature spécialisé dans les dynamiques de l’endettement perpétuel.

Alors, si je comprends bien, la politique menée par la BCE consistant à injecter des énormes masses de liquidités et à faciliter l’endettement, relèverait d’une nouvelle théorie économique moderne post-post-keynésienne concluant qu’on résout un problème de dette en s’endettant davantage ?

L’aléa moral

Le fait que la BCE rachète des dettes d’état crée ce qu’on appelle un aléa moral. L’aléa moral se définit comme la perspective pour un agent économique d’être à l’abri d’un risque, grâce à un autre agent qui va l’en déposséder, créant ainsi un comportement différent à celui qu’il aurait eu s'il était resté exposé au risque initial. Si les états ont intégré le fait que leurs dettes pouvaient être rachetées par un acheteur en dernier ressort (la BCE), et éventuellement être monétisées ou effacées, alors pourquoi être rigoureux dans une politique budgétaire ? Pourquoi se priver d’un endettement gratuit et devenu non risqué ?

Le déversement monétaire

Les rachats mensuels d’actifs, principalement des dettes souveraines, passent de 60 à 80 milliards d’euros. Ces opérations qui ont débuté en mars 2015 vont se poursuivre jusqu’en mars 2017, et pourquoi pas prolongées. En totalité cela représentera la modique somme de 1700 milliards d’euros environ (24 mois * 70 milliards d’euros en moyenne mensuelle), soit 17% du PIB de la zone euro (PIB zone euro : environ 10000 milliards d’euros). Jusqu’à ce jour, la BCE a racheté autour de 800 milliards d’euros d’actifs principalement en dettes d’état. Mais où est passé cet argent, par où a-t-il circulé ? On aimerait bien en savoir davantage … Ces milliards venus de nulle part n'ont pas encore provoqué les effets affichés, la croissance européenne n’étant pas aussi robuste que prévu et la reprise de l'inflation actuellement bien calée autour des 0% et bien loin des 2% espéré, restant une éternelle chimère. Mais attention, l’inflation présentée par la BCE n’est pas vraiment le reflet exact de la réalité. En fait, il y a bien une inflation dite sous-jacente, c’est-à-dire sans la prise en compte de certains produits aux prix très volatils, comme l’énergie. Les prix du pétrole, du gaz, et des matières premières ont participé grandement à cette faiblesse de l’inflation, des prix cycliques qui repartiront inévitablement à la hausse.

Où sont donc bloqués ces centaines de milliards d’euros? S’ils avaient perfusé dans l’économie dite réelle, nous les aurions vus à travers une croissance plus forte, vu que la transmission monétaire est censée se faire par le crédit avec pour traduction un surplus de consommation et d’investissements, donc de PIB. Or, que nenni ! Une partie s’est retrouvée gelée sur les comptes des banques commerciales, une autre sur des investissements non productifs. Un des effets pervers d’un QE qui peine à délivrer ses effets, pour ne pas dire inopérant, a été de positionner les taux en négatif sur les comptes de dépôts des banques pour les dissuader de parquer un argent cash, contrepartie de leurs ventes d’actifs (autrement dit, le constat est que les banques n’ont pas joué le jeu demandé).

Tout ce déversement monétaire interpelle sur le rôle de la monnaie dans l’économie actuelle ; le surplus de monnaie est-il devenu économiquement neutre ? Jusqu’à présent on a tous à l’idée que l’augmentation de la masse monétaire engendre de l’inflation et conditionne en partie le niveau général des prix à la consommation. Or cela n’opère pas comme l’espère la BCE. Conséquence, elle en fait toujours plus en espérant qu’un jour, les effets prévus seront bien au rendez-vous ! Cette institution donne l’impression d’être calée dans des vieux principes, des vieux dogmes, considérant de surcroît qu’en économie les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ceci n’est plus vrai dans une économie complexe, comme je le mentionne si souvent. Les économies adoptent aujourd’hui des comportements nouveaux qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans le passé (je vous renvoie à mon dernier article : les banques centrales accélèrent l’obsolescence des théories économiques)

Les dogmes économiques

Je fais juste un petit aparté, une peu éloigné du propos central, mais qui a son importance pour comprendre et évaluer les politiques en général, à savoir le côté dogmatique qui frappe souvent nos banquiers centraux ou nos politiciens qui font encore référence au traité de Maastricht et ses règles éculées comme les 3% de déficit public. L’objectif d’inflation à 2% n’a à mon avis aucun sens économique. Mais d’où vient ce  chiffre ? Je dirais de nulle part car je n’ai pas souvenir d’avoir lu dans les manuels économiques que l’optimum de l’inflation était de 2%. Une économie peut « bien se comporter » avec 1% ou 0.5% d’inflation et peut-être même 0%. Ce dogme du 2% provient très certainement d’une certaine nostalgie du pouvoir inflationniste qui règlerait tout, notamment les excès de dettes, synonyme d’un embonpoint économique néfaste à la performance. L’inflation gonfle les comptes des états impécunieux, dilue la dette, ronge la valeur de l’argent, mais rabougrit le porte-monnaie du citoyen rigoureux.

Une inflation continue à 2% (ou tout autre valeur) fait vite penser à la fonction exponentielle, comme une croissance à X%. Pourquoi donc les économies devraient-elles se plier à la dictature de la diabolique exponentielle ? Croissance exponentielle de la production de biens et services, croissance exponentielle de la consommation d’énergie et de matières premières, croissance exponentielle de la masse monétaire, des prix, de la dette, des budgets. Il faut vite oublier ces schémas mortifères, car la croissance infinie dans un monde fini n’a aucun sens, tant d’un point de vue des lois de la physique que du bien-être humain.

Le seuil des 3% de déficit public rapporté au PIB n’a pas plus de sens. Il a été défini à une époque où la croissance était encore significative, accompagnée d’une inflation qui ensemble contribuaient à une croissance nominale du PIB de plus de 5%. Or, aujourd’hui la croissance et l’inflation sont proches du zéro absolu. De ce fait, le 3% n’a plus de pertinence, et s’en servir comme une vérité première dans des contextes où le montant des dettes est proche du PIB, ne fait qu’aggraver le problème.

L’expansionnisme monétaire et la rigueur sont incompatibles

L’expansionnisme monétaire tel qu’il est réalisé n’est pas très compatible avec une gestion budgétaire rigoureuse au niveau des états, particulièrement pour la France qui reste le mauvais élève de la classe, car il encourage les déficits tout en dilatant nos stocks de dettes. Or, la dette, quand elle est mal maîtrisée, peut être vue comme une maladie virale rongeant de l’intérieur un organisme incapable de combattre l’intrus. Alors pourquoi la BCE achète de la dette publique, donnant un signal aux états qu’elle se positionne clairement en acheteur en dernier ressort, les incitant ainsi à s’endetter et à écarter toutes réformes utiles.

Cette politique expansionniste contribue à la déformation de la courbe des taux d’intérêts, à la distorsion des prix des actifs, à l’altération des concepts liés au risque et au temps, donc à une forme de déstructuration des principes économiques.

Conclusion

Certains politiques ou économistes pensent qu’il faut profiter des taux historiquement bas, et donc s’endetter davantage pour relancer nos économies en panne. Mais cela fait des dizaines d’années qu’on essaie avec des politiques budgétaires déficitaires sans y parvenir, nous enfonçant dans une cavalerie perpétuelle. Alors n’est-il pas opportun de réfléchir à un autre modèle ? C’est plus coûteux intellectuellement que l’argent facile, quasi gratuit!

Les politiciens français comptent évidemment sur l’interventionnisme de la banque centrale pour inverser les courbes indélicates qui hantent les nuits de certains dirigeants. Le problème est qu’une politique monétaire menée seule sans le concours des états, ne peut avoir d’effets notables. Une politique monétaire n’a de sens qu’en soutien d’une politique économique efficace, d’une politique budgétaire adaptée, davantage orientée sur les investissements du futur que sur le fonctionnement du quotidien.


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