La bourse, le trading haute fréquence, et la contraction du temps

En France, 50% des opérations sont faites par des traders haute
fréquence.

Cet article propose d'examiner comment « la bourse » dont le rôle principal est le financement des entreprises et la gestion d'échanges d'actifs financiers sur le marché secondaire, a pu être ces dernières années complètement dévoyée de ses nobles objectifs avec l'apparition de la financiarisation et du trading haute fréquence qui bouscule nos échelles de temps.


Rappelons que les bourses qui bien souvent ont mauvaise presse ne datent pas d'hier et que leurs existences remontent à plusieurs centaines d'années. Pour information, la bourse de Paris voit sa naissance en 1724. Dans les grands principes, il n'y a rien de très nouveau dans les mécanismes de financement de l'économie, en comparaison des pratiques en vigueur dans des temps reculés. Il y a toujours eu à un endroit une pénurie de ressources financières et ailleurs une surabondance : d'où la rencontre des prêteurs et des emprunteurs.


Les nouveautés sont plutôt à chercher au niveau des techniques, des produits, de la complexité des marchés, de l'information et de sa circulation, du stockage et de la restitution des données, de la rapidité d'exécution des ordres, des techniques d'analyses, de la mondialisation des échanges et des investissements, des politiques monétaires, etc...

Un bref rappel sur les objectifs et les caractéristiques d'un marché boursier :

La bourse est tout d'abord un lieu de financement et d'échanges permettant aux entreprises de se financer sans l'aide des banques grâce à la confrontation de l'offre et de la demande de capitaux. Les épargnants ou les investisseurs proposent leur excès d'épargne à des prix répondant aux lois simples de l'offre et de la demande. De là découle pour le marché boursier un certain nombre de caractéristiques (non exhaustif):

Elle offre des outils d'épargne permettant la rémunération de l'argent venant des investisseurs (gros ou petits) qui peuvent ainsi devenir des actionnaires en détenant un part de capital d'une entreprise ou bien devenir prêteurs. Elle permet de mesurer l'évolution en valeur d'un certain nombre d'actifs (actions, matières premières, devises, etc...). L'entreprise est valorisée en temps réel. Elle offre la liquidité grâce au caractère négociable des titres mis en circulation sur le marché secondaire (actions, obligations) Elle offre des moyens particuliers pour la gestion du risque en permettant une protection contre le risque de changes, de baisse des cours, par le jeu des produits dérivés.

Un changement brutal avec la financiarisation et la dérégulation des années 1980

Avant d'aborder le cœur du sujet, il est utile pour mieux dessiner le contexte de faire un petit détour vers une nouvelle forme d'actionnariat qui a vu le jour ces dernières années, et qui déjà annonçait de nouveaux horizons d'investissements sur lesquels je reviendrai avec le trading haute fréquence.

Tout a commencé par la dérégulation apparue dans les années 1980 (époque Reagan et Thatcher) qui a favorisé de nouvelles formes d'investissements en bourse. L'actionnaire petit porteur qui achetait des titres en direct comme des millions d'autres porteurs, a pu avec l'arrivée des placements collectifs (Sicav, FCP), confier ses investissements à des gestionnaires qui allaient agir en son nom. Ces sociétés de gestion gèrent ces grosses masses d'argent plutôt sur le court terme en arbitrant en permanence en vue d'obtenir les meilleurs rendements, pour le compte d'épargnants qui eux ont plutôt misé sur le plus long terme.

Ainsi la durée moyenne de détention des actions allaient se réduire considérablement. Les statistiques indiquent des durées moyennes qui approchaient les 7 ou 8 ans dans les années 1980 pour atteindre quelques mois aujourd'hui. Une question évidente se pose alors : comment faire fonctionner un système de manière optimum où l'actionnaire reste en moyenne moins d'un an dans une entreprise. Y a-t-il une réelle raison d'investir autre que le gain immédiat ? Pourquoi être prudent si l'imprudence offre de meilleures chances de gains tout en évoluant dans un laxisme ambiant? Imaginez une copropriété où chaque propriétaire déménage tous les ans : jamais ne sera voté une réfection de toiture ou un ravalement !

Les dérives ont donc commencé il y a une trentaine d'années. Une nouvelle phase voit le jour réellement au début des années 2000 avec de nouveaux procédés nommés « trading haute fréquence »

Dérives récentes avec le Trading Haute Fréquence (ou THF)

Le trading haute fréquence désigne l'ensemble des techniques qui permettent la réalisation de transactions boursières à très grande vitesse grâce à des ordinateurs exécutant des programmes algorithmiques très sophistiqués et très performants capables d'intégrer le maximum d'informations pouvant aider à prévoir les tendances de marché. On pourrait qualifier ces structures d'opérateurs virtuels agissant non plus par des prises de décision issues de simples processus cognitifs, mais tout simplement par décisions programmées. L'humain n'existe plus, il est écarté dans la prise de décision reléguée et confinée dans de puissants algorithmes. A travers ces techniques, ce sont les machines informatiques qui décident et qui émettent des ordres d'achats ou de ventes à des vitesses vertigineuses se mesurant désormais en millisecondes voire en microsecondes.

Il serait un peu fastidieux d'expliquer en détail les techniques utilisées ayant pour noms : quote stuffing, spoofing, cancelling ; c'est la 'philosophie' du système qui compte avant tout pour que chacun puisse porter un jugement aussi éclairé que possible.

Les politiques laissent faire ....

Que l'on soit spécialiste ou ignorant dans le domaine des marchés financiers, il est évident que ces techniques admises par les autorités de marchés, non remises en cause par les gouvernements, nous laissent quelque peu perplexe, presque incrédule, et mériteraient quelques développements médiatiques pour en informer le grand public. En fait, il pourrait bien s'agir de procédés abusifs car il y a clairement une intention de fausser le marché en employant des techniques trompeuses à l'égard des autres investisseurs. On n'est pas très loin de la fraude boursière (à moins qu'on y soit vraiment !). Mais me direz-vous, si tout le monde trompe tout le monde (et je parle bien des agents qui opèrent en THF), les effets auraient alors tendance à s'annuler et le système se détruirait de lui-même. Alors où est le problème ?

Un petit chiffre, très évocateur de l'ampleur du phénomène, montre qu'aux Etats-Unis plus de 60% des transactions financières seraient le fruit de ces merveilleuses techniques. En Europe, le pourcentage est inférieur mais on n'a rien à envier à nos voisins outre-Atlantique. Personne ne s'en émeut vraiment, pas même les autorités politiques qui ferment les yeux sur ces pratiques, malgré quelques velléités récurrentes dénonçant ces procédés. Peut-être que le lobby bancaire fonctionne à plein régime aussi efficacement que ces algorithmes fous, programmés pour réaliser des plus-values sur des périodes très courtes de quelques secondes. L'idée lumineuse qui fut à l'origine de ces techniques et applicable d'autant plus facilement que la technologie et les puissances de calcul progressaient, est de gagner peu d'argent sur une transaction, mais d'en gagner beaucoup en opérant sur des millions.

Au début de la crise, combien de propos ont été tenus sur les excès de la finance, y compris dans les discours amphigouriques de notre ancien président (discours de Toulon par exemple). Juste avant l'élection présidentielle, François Hollande déclara que son ennemi juré était le monde de la finance, celle qui ne sert pas l'économie. Est-ce que le THF est au service de l'économie? La réponse est bien évidemment « non ». Il est même inutile, dangereux, nuisible à l'économie, puisqu'il est improductif et manipulateur au moins dans ses intentions si ce n'est dans les faits.

En laissant se développer ces procédés, toute une industrie s'est mise en place, avec des machines, des hommes, des relations, donc un business que les détenteurs prendront soin de préserver. Au nom de l'emploi qui pourrait en pâtir si les états interdisaient ces pratiques, avec la menace de la délocalisation de certaines activités financières, il est tentant de penser que ces mêmes états feront preuve de bienveillance. La sévérité envers la finance non productive économiquement tant clamée par certains politiciens est désormais en suspens.

 


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Alain Desert

Ingénieur en informatique, Alain Desert a longtemps travaillé sur des plates-formes grands systèmes IBM où il a eu l'occasion de faire de nombreuses études de performances. Il est un adepte de l'approche systémique.