Chez Suez et Engie, les salariés pas convaincus

Deux heures de débrayage pour dire « non. » Pour les salariés de Suez, les convoitises que suscite leur entreprise n’ont pas grand-chose de rassurant. Une partie d’entre eux l’a montré mardi en interrompant son travail en signe de protestation. En moyenne 60 à 70 % des salariés français du groupe, qui compte 90 000 collaborateurs à l’échelle mondiale, ont suivi le mouvement. Une « forte mobilisation » s’est même fait sentir au siège de la Défense à l’appel, notamment, de la CGT. 

Cet été, la vente d’Osis, filiale de Suez spécialisée dans les services d’assainissement, à Veolia n’avait pas trop inquiété les syndicats. Il en va autrement désormais, avec la perspective d’une OPA menée par Veolia qui souhaite acheter les parts de Suez détenues par Engie, dont l’état est un gros actionnaire. Si cette opération réussit, la vente de l’activité eau de Suez au fonds d’investissement Meridiam, en vue d’éviter une situation de monopole sur cette activité en France, pourrait ressembler à un « démantèlement » pour les partenaires sociaux. 

Selon Sébastien Michel, coordinateur CFDT chez Engie, « de prime abord, nous avons pensé que Veolia représentait une opportunité française solide au moment où Engie est en quête de liquidité et s’est lancé dans un plan de cession d’actifs. Mais, si Veolia, à terme, doit se séparer de l’eau, alors nos salariés risquent bien d’être touchés eux aussi. » Yohan Thiebaux de la CGT va dans le même sens : « Cette vente à Veolia, c’est de la rentabilité à court terme pour Engie. 2,9 milliards vont arriver dans nos caisses, mais quid de la stratégie à plus long terme ? Engie peut offrir à des collectivités territoriales un panel de solutions. C’était ça l’intérêt de notre groupe. Avec cette vente, le groupe s'oriente vers un repli sur soi... »

Cédric Tassin coordinateur CFDT de Suez a des craintes plus importantes encore : « Ici, l’inquiétude est très grande. Nos salariés garderont-ils leur statut ? Au bout de l’histoire, que restera-t-il de Suez ? Nos 10000 salariés qui travaillent dans le secteur de l’eau ont de quoi avoir peur, d’autant que le recours aux régies risque de se développer dans les prochaines années, nous laissant de fait à l’écart. Les activités de propreté, incinérations et centres de stockages seront également impactées dans le cadre des monopoles, ce qui fait un total de 30 000 salariés inquiets. »

Aussi bien chez Suez que chez Engie, ce que redoutent finalement les syndicats, c’est la vente à la découpe de leurs groupes et l’affaiblissement qui en résulterait. Mais la vente, prélude à une OPA, ne pourra se faire sans l’aval de l’Etat, actionnaire de référence d’Engie à hauteur de 23,64% et qui pourrait ainsi bénéficier d’un prix d’achat élevé en se désengageant. Bruno le Maire tente depuis l’annonce de Veolia de déminer la situation : les inquiétudes des salariés (il a assuré resté particulièrement attentif aux garanties concernant l’emploi) et l’opposition de Bruxelles à la constitution d’un « monopole de l’eau » sous l’égide de Veolia. Céder cette activité au fonds Meridiam permettrait donc de contourner ces réticences.

À moins que Suez parvienne à trouver des alliés pour faire capoter les ambitions de son rival de toujours. Il semble que Bertrand Camus, PDG de Suez, tienne une piste. La Lettre A a annoncé jeudi qu’il aurait déniché des soutiens : les fonds Ardian et Antin se rangeraient sous sa bannière. Consolidé par ces renforts de dernière minute, son groupe pourrait envisager de racheter directement ses parts à Engie pour contrer l’offre de Veolia. Restent quelques obstacles de taille à écarter : convaincre les salariés du bien-fondé de l’opération après avoir critiqué Meridiam et vite trouver les liquidités manquantes. La cession en urgence de plusieurs filiales d’Europe du Nord spécialisées dans le traitement des déchets pourrait permettre de faire le compte.

De son côté, Veolia ne renoncera pas facilement à son ambition de bâtir un « champion français » compétitif à l’échelle du monde. Dans les jours et semaines qui viennent, le feuilleton Suez Veolia, déjà riche en rebondissements, risque de réserver encore quelques coups de théâtre.


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