La taxation des dépôts bancaires chypriotes : une véritable solution ?

Initialement de 10 milliards d'euros, le plan de sauvetage chypriote
ne sera finalement de 5,8 milliards d'euros. Mais à quel prix ?

Chypre a demandé à la zone euro une aide équivalente à son Produit intérieur brut.

 

En échange, cette dernière avec le gouvernement chypriote en avant-garde sur ce sujet, a suggéré l'introduction d'une taxe sur les dépôts bancaires finalement rejetée au profit probablement de l'utilisation des fonds de pension privés. Il s'agirait grosso modo d'utiliser l'argent détenu par ces fonds de pension privés, plus de 4 milliards d'euros, pour recapitaliser les banques du pays et bénéficier du prêt du FMI-UE.

Pour rappel, il s'agissait d'une négociation auprès du FMI et de l'Union européenne pour un plan de sauvetage du pays d'un montant d'environ 17 milliards d'euros. Parmi ces 17 milliards, 8 à 10 milliards seraient utilisés pour venir en aide au secteur bancaire chypriote. Finalement aujourd'hui ce sont 5,8 milliards d'euros qui sont sur la table. Ces chiffres importants sont cohérents avec deux hypothèses : le secteur bancaire et financier contribue à la croissance économique, les pays dont la structure d'activité est composée de façon importante d'un secteur financier doivent donc être aidés.

Chypre est un peu dans le même cas que celui de l'Irlande et pour ce pays, les aides ont été très bénéfiques toute chose égale par ailleurs et à très court terme, sans parler de croissance à long terme et d'essoufflement du modèle économique européen. Pour donner un chiffre, le secteur bancaire et financier représente plus de 7 fois son PIB. De plus, il est très exposé à la dette grecque. L'intervention peut apparaître justifiée surtout qu'un rééquilibrage apparaît avec les fonds de pension privés et l'expérience du Portugal fut un franc succès dans la résorption des déficits.

La situation se dégradait à Chypre, et ce malgré les alertes lancées par la zone euro, Chypre n'a jamais été à l'écoute des injonctions européennes. Et c'était encore pire pour la Grèce dont on s'est même parfois demandé si ces injonctions étaient de façade... Le problème comme toujours est de savoir si effectivement Chypre s'est bien comportée. Comptant sur l'intervention de l'UE et du FMI, certains pays pourraient se comporter en passagers clandestins en bénéficiant de l'ensemble des plans de sauvetage à contribution mutualisée, sans faire les efforts de rigueur.

Du coup, exiger en contrepartie une taxe sur les transactions financières et sur les plus-values peut créer un rééquilibrage incitatif pour ceux qui seraient tentés par le mécanisme du passager clandestin. Ainsi, aider un pays est toujours une bonne chose. Le problème est que nous vivons sous contrainte de ressources. Et que l'économie précisément est la science de l'allocation de ressources rares dans un contexte de croissance bien précis.

C'est d'ailleurs entre-nous le point que tout le monde oublie dans cette histoire de sortie d'un Etat de la zone euro. Il n'y a pratiquement plus de croissance dans le modèle économique actuel de la zone euro. Cela transforme la zone euro et ces aides internationales en un puits sans fonds. Pour obtenir de nouvelles ressources, le ministre des finances chypriote Michael Sarris a détaillé des réformes que son pays est prêt à mettre en place. Il évoque un programme de privatisation et de lutte contre le blanchiment d'argent. Il parle également de soumettre son pays à un audit bancaire.

Bref, les bonnes intentions y sont, et finalement c'est la décision du fonds de pension privé qui retient l'attention aujourd'hui. Mais il est toujours facile de présenter de bonnes intentions a posteriori pour obtenir des fonds et une aide d'urgence. Il est clair qu'il y a eu un problème de prévention coté chypriote. Comme pour la Grèce et d'autres. Nous sommes maintenant dans la réparation dans un contexte d'absence de croissance ce qui est très dangereux. De plus, nous avons les mains liés. Ce que nous avons accepté pour la Grèce, eh bien, acceptons-le pour Chypre.

Maintenant que l'Europe a choisi la voie du puits sans fonds, eh bien, allons-y. Pourquoi avoir accepté pour l'Irlande, le Portugal, la Grèce, et pas Chypre, cela n'aurait aucun sens. Aider un pays est donc toujours une bonne chose en soit, mais si l'on tient compte des ressources réelles que détiennent aujourd'hui le FMI, l'UE réunies, on peut quand même s'interroger sur le risque de système et de contagion à partir de Chypre dans un contexte d'absence de croissance.


A mon sens, le risque chypriote est un risque grec minoré ; mais la Grèce plus Chypre c'est quand même un risque de contagion qui a augmenté, malheureusement. Malgré les alertes lancées, surtout de façade à vrai dire (il faut attendre la concrétisation des mécanismes de sanction des traités budgétaires pour évaluer l'amélioration du processus et l'union bancaire) aider un pays aujourd'hui est presque une obligation particulièrement dangereuse sans croissance.

Enfin il y a un monumental problème politique derrière tout ça : l'accord n'a d'ailleurs pas été formalisé. Il existe en fait un différend entre Wolfgang Scäuble, ministre des Finances allemand et le nouveau gouvernement chypriote emmené par Nikos Anastasiadis, président élu. Les allemands s'interrogent sur l'importance systémique de Chypre, l'une des plus petites économies de la zone euro, moins de 1 % du PIB total.

Surtout, les Allemands estiment que les créanciers privés, principalement grecs et russes doivent participer à un plan de restructuration de la dette chypriote. Ceci n'est pas incohérent puisque si l'on prend le cas de la Grèce et de sa relation à Chypre, on est bien d'accord que les créanciers de la Grèce ont participé à la restructuration de la dette grecque à hauteur de 50 % du nominal (auxquels faisait partie Chypre en premier lieu).


C'est toujours le même problème en l'absence d'un projet européen social-démocrate et global, pourquoi les uns et pas les autres ? Pourquoi les créanciers de Chypre (et la Grèce en premier lieu) ne devraient pas eux mêmes subir le même plan de restructuration. Et finalement mais c'est un peu hors-sujet pourquoi ne pas envisager des restructurations de dettes bilatérales complètes sur l'ensemble de la zone euro…

Ici, le nouveau gouvernement chypriote a tendance à s'opposer à l'idée d'une restructuration de la dette des créanciers de Chypre. C'est une bonne tactique politique qui dépasse encore une fois l'entendement économique. Pour résumer, l'approche chypriote est conciliante pour montrer que L'Etat pourra rembourser et faire des réformes. Elle ne va pas jusqu'à accepter une restructuration de la dette chypriote, ce qui renforce la confiance dans un contexte où la défiance vis-à-vis de Chypre est pour l'instant quasi inexistante, ce qui n'était pas le cas de la Grèce.

Et aujourd'hui la question de la sortie de Chypre de la zone euro est réelle. On s'interroge souvent sur les effets de la sortie de Grèce de la zone euro. Est-ce positif ou négatif ? La question est identique pour n'importe quel pays de la Zone euro. Il faut malheureusement calculer et tout calculer. Il ne faut pas garder qu'un seul aspect qui nous arrange bien.

Ici, aujourd'hui, sauf erreur de ma part, il n'existe pas d'étude économique de revues classifiées CNRS qui démontrent qu'un maintien de Chypre dans la zone euro serait préférable à sa sortie. Il faut donc une méthode et raisonner. Il faut évaluer le coût d'opportunité, c'est-à-dire le coût de renonciation à la zone euro.

Comme pour la Grèce, à la différence des coûts et gains du maintien de Chypre dans la zone euro, les coûts et gains d'une sortie de Chypre de la zone euro sont des estimations tournées vers le futur et extrêmement aléatoires alors que les coûts et les gains de Chypre dans la zone euro, eux, peuvent plus facilement être estimés.

Du coup, les coûts et gains tirés d'une situation hypothétique de sortie de Chypre doivent être actualisés par un « discount factor », un taux d'intérêt de référence pour ramener ces montants à leur valeur présente. 


A découvrir

Pascal de Lima

Pascal de Lima est un économiste de l'innovation, knowledge manager et Professeur à Aivancity proche des milieux de cabinets de conseil en management. Essayiste et conférencier français  spécialiste de prospective économique, son travail, fondé sur une veille et une réflexion prospective, porte notamment sur l'exploration des innovations, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques. Après 14 années dans les milieux du conseil en management et systèmes d’information (Knowledge manager auprès de Ernst & Young, Cap Gemini, Chef Economiste-KM auprès d'Altran 16 000 salariés - dont un an auprès d'Arthur D. Little...), il fonde Economic Cell en 2013, laboratoire d’observation des innovations et des marchés. En 2017, il devient en parallèle Chef Economiste d'Harwell Management et en 2020, Professeur en économie de l'innovation à Aivancity.

Diplômé en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PhD), de Panthéon-Sorbonne Paris 1 (DEA d'économie industriel et de l'innovation) et de Grandes Ecoles de Commerce (Mastère spécialisé en ingénierie financière et métiers de la finance), il anime des conférences sur les métiers de demain dans les Universités et Grandes ecoles.

De sensibilité social-démocrate (liberté, égalité des chances first et non absolue, rééquilibrage par l'Etat in fine) c'est un adepte de la philosophie "penser par soi-même" qu'il tente d'appliquer à l'économie.