Cinémas : une bataille inégale autour de l'accès aux films

209,2 millions
Les salles de cinéma françaises ont fait 209,2 millions d'entrées l'an
dernier.

L’une des principales difficultés qui se pose aux salles indépendantes est liée à l’accès aux films. En effet, il n’est pas rare que les distributeurs ne leur accordent de diffuser un film que lors de sa troisième voire quatrième semaine d’exploitation. De plus, ce délai se voit souvent augmenté suite à l’implantation d’un multiplexe.

En agissant de la sorte sur la chronologie de diffusion des films, les distributeurs cherchent à réaliser un maximum d’entrées en accordant aux grands groupes une période d’exclusivité. Mais, ce qui vaut pour la capitale où l’offre cinématographique est très dense et où les multiplexes imposent leur temporalité aux distributeurs justifie-t-il l’application d’un fonctionnement similaire partout ? Est-ce un bon calcul économique de la part des distributeurs d’appliquer les mêmes automatismes sur chacun des territoires sans chercher à en étudier les spécificités ?

 

Les multiplexes et les cinémas municipaux, deux modèles de consommation bien distincts

Sur le territoire d’Aulnay-sous-Bois la différence d’échelle entre les deux exploitations cinématographiques est telle que l’on ne peut véritablement parler de concurrence : UGC y réalise plus d’un million d’entrées par an tandis que l’établissement municipal en compte, aujourd’hui, 27000…

D’où UGC tire-t-il son million de spectateurs annuels alors que le cinéma indépendant n’était jamais parvenu, au mieux de son histoire, à en cumuler plus de 50 000 ? Il le crée, d’une certaine manière. En effet, dans leur grande majorité, ses spectateurs ne sont pas les mêmes que ceux qui fréquentent les salles de proximité. Ce sont les adolescents et jeunes adultes qui sortent entre amis et qui ne fréquentent pas, en dehors des sorties avec leurs établissements scolaires, les salles art et essai. Ce sont des familles issues de la zone de chalandise du centre commercial qui s’étend sur une partie des départements voisins et touche de nombreuses bourgades et villes moyennes qui ne comptent pas d’offres cinématographiques. Pour un grand nombre de ces spectateurs, la sortie ne se fait pas au cinéma mais au centre commercial, le cinéma ne s’offrant que comme une activité de loisirs parmi d’autres et où le film est souvent choisi sur place, autant selon des critères non cinématographiques tels que l’horaire de la prochaine séance que des critères plus cinématographiques tels que le genre.

C’est une pratique très différente de celle des spectateurs qui vont au cinéma à côté de chez eux afin de voir un film en particulier, qu’ils ont souvent sélectionné plusieurs jours auparavant.

Chronologie des films, distribution des recettes… : les distributeurs bichonnent les multiplexes

Au vu de ce constat, nous sommes en droit de nous demander si UGC exige véritablement de la part des distributeurs la chronologie d’accès aux films qu’ils mettent en place. Celle-ci lui permettrait, en effet, de capter environ 10 000 spectateurs parmi ceux qui se rendaient précédemment dans la salle indépendante. Or, ceux-ci ne représentent, pour le multiplexe, qu’1 % de ses entrées annuelles. Ne parviendrait-il à combler cet écart par d’autres moyens s’il ne disposait de période d’exclusivité ? En revanche, ces 10 000 spectateurs supplémentaires (près de 40 % de ses entrées) représenteraient, pour la salle indépendante, un important atout pour pouvoir continuer son travail de défense des films dans leur diversité.

L’exploitation cinématographique apparaît, à mon sens, comme l’une des rares activités commerciales, en France, à ne pas suivre la logique de l’offre et de la demande. En effet, imagine-t-on un important fournisseur d’un produit alimentaire, par exemple, ne livrer l’épicerie du coin que lorsque l’hyper-marché est en rupture de stock ?! Non, ce que fait le fournisseur, c’est qu’il accorde un tarif (très) préférentiel à l’hyper-marché, du fait de la quantité écoulée… Dans l’exploitation cinématographique, c’est le contraire, le partage des recettes avec les distributeurs se fait à 50 % au moment de la sortie nationale alors que certaines salles parviennent à obtenir un partage de recettes à leur avantage : 30 % pour le distributeur / 70 % pour la salle lorsqu’elles diffusent le film en 5ème ou 6ème semaine, après un passage de 3 à 4 semaines en multiplexe. Il faudrait inverser cette logique ! Les distributeurs devraient gagner moins d’argent par billet vendu : un partage des recettes à 30 % pour eux / 70 % pour la salle, dans les multiplexes mais compenser au vu de la quantité écoulée et un partage de recettes plus avantageux pour le distributeur (50 %), dans le cinéma de proximité qui écoule moins de quantité.

Mais tous devraient avoir le droit de diffuser les films en même temps !

Les salles indépendantes, un élément clé dans le paysage cinématographique

Autrement dit, si l’on continue de souhaiter qu’existe, en France, une diversité culturelle, cela passe nécessairement, dans le champ cinématographique, par la sauvegarde des salles de proximité qui œuvrent à la défense de films variés et exigeants. Deux axes me semblent primordiaux pour préserver cette diversité culturelle : le maintien de la chronologie des médias (à moins de revoir de fond en comble le système de financement du cinéma français…) mais, au contraire, l’arrêt de chronologie au sein des salles de cinéma entre elles. Il en va de l’intérêt commun.


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