Climat : la défense du nucléaire sort petit à petit de la case « tabou »

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La hausse des températures globales doit être limitée à 1,5°C.

En France comme dans le reste du monde, la nécessité de diminuer les émissions de gaz polluants, afin de limiter la hausse des températures mondiales à 2 voire 1,5 °C, implique le recours à la production électronucléaire, estiment certains, à l’abri de toute démagogie.

Le nucléaire ne fait peut-être pas l'unanimité, en France, mais il n'en demeure pas moins nécessaire. Y compris et surtout à l'heure de la transition énergétique. Voilà ce que l'on peut retenir de tous les débats et réactions qui ont précédé ou suivi la publication du projet de Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), il y a quelques semaines. Le texte ayant d'ailleurs repoussé la baisse de l'atome, dans le mix électrique français (de 75 % à 50 %), à l'horizon 2035 et non plus 2025. C'est que, face à l'inexorable montée des températures mondiales, entrainée essentiellement par les émissions de gaz à effet de serre – issues d'énergies polluantes, comme le gaz ou le charbon –, Paris se devait de jongler entre hausse de la consommation énergétique et production décarbonée.

« Le nucléaire au même niveau que l'éolien »

Le Groupement d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), dont les travaux scientifiques servent par exemple de base aux grandes conférences climatiques mondiales (COP), a d'ailleurs rendu un rapport, en octobre 2018, sur la limitation de la hausse des températures globales à 1,5°C. D'après le texte d'une vingtaine de pages, si les Etats veulent « éviter le pire », selon la formule consacrée - c'est-à-dire, entre autres, la fonte des glaciers, l’élévation du niveau de la mer, des vagues de sécheresse importantes... -, ils devront faire en sorte que les émissions mondiales de gaz à effet de serre initient leur décroissance « bien avant 2030 ».

Ce qui est impossible, selon Jean-Marc Jancovici, co-fondateur de Carbone 4 – une société de conseil dans la stratégie carbone –, sans le recours à l'atome. L'intéressé de tacler ainsi la PPE, telle qu'elle a été pensée par le gouvernement, concernant la baisse du nucléaire à 50 % du mix électrique. « Se focaliser sur la baisse du nucléaire, qui n'aura strictement aucun impact sur nos émissions, ne correspond à rien de logique, indiquait-il en octobre dernier au média spécialisé L'Energeek. Attaquer sur le nucléaire [en premier lieu, dans la PPE,] est donc avant tout une erreur stratégique et tactique ». Jean-Louis Etienne, ancien médecin et grand explorateur, va même plus loin ; il estimait fin décembre dernier qu' « il ne faut pas arrêter la recherche sur le nucléaire », alors que l'atome reste très marginal dans le mix énergétique mondial (seulement 10 % de l'électricité produite) au profit des centrales à gaz ou à charbon, comme en Allemagne ou dans certains Etats américains.

Dommage, car « l'énergie nucléaire est reconnue par la communauté scientifique pour ses faibles émissions de gaz à effet de serre, expliquait début février Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN). La réaction de fission en elle-même n'en émet pas. En prenant en compte les émissions générées sur l'ensemble du cycle de vie (construction de l'installation, fabrication du combustible, démantèlement, gestion des déchets), le GIEC classe le nucléaire au même niveau que l'énergie éolienne », faisait-elle savoir. Une étude publiée en octobre dernier par la SFEN a quant à elle mesuré l'impact de l'exploitation nucléaire à 12 grammes d'équivalent CO2 par kilowattheure produit, contre 820 grammes pour le charbon, 490 grammes pour le gaz, 24 grammes pour l'hydroélectricité et, effectivement, 12 grammes pour l'éolien.

« Le nucléaire n'est plus tabou »

Loin de se résigner devant l'atonie dont souffre l'atome, les défenseurs du nucléaire retrouvent même plutôt le sourire. Car le vent est en train de tourner, dans la conscience collective, les centrales nucléaires jouant de plus en plus le rôle d'outil de pointe dans la lutte climatique. En janvier dernier, le fondateur de Microsoft, Bill Gates, grand argentier des causes environnementales, a fait le déplacement à Washington pour inciter le Congrès américain à entendre raison sur l'atome. Où il a notamment pu réaffirmer que « le nucléaire est idéal pour lutter contre le changement climatique, car il s'agit de la seule source d'énergie évolutive sans carbone disponible 24 heures sur 24 ». Contrairement aux énergies renouvelables, aurait-il pu ajouter, soumises aux aléas de leur intermittence.

Une prise de position qui, si elle a pu en surprendre certains, indique clairement qu'il n'y a rien de scandaleux à défendre climat et nucléaire. Mieux, l'atome représente « un très faible nombre de morts par rapport aux autres sources d'énergie carbonées », avait lâché dans un tweet un brin polémique Gilles Babinet, représentant de la stratégie numérique française auprès de la Commission européenne, début février. Comme le reconnaissait la SFEN quelques semaines plus tôt, « face à l'urgence climatique, le nucléaire n'est plus tabou ». L'association française de citer en (contre-)exemple le cas de l'Allemagne, qui a choisi il y a quelques années d'arrêter sa production d'électricité nucléaire pour investir dans les renouvelables et, surtout, rouvrir ses centrales à charbon. Résultat : avec 23 % des émissions totales européennes en 2017, Berlin était cette année-là le plus grand émetteur de gaz à effet de serre du continent. En novembre dernier, la Commission européenne rappelait d'ailleurs que « le nucléaire, avec les énergies renouvelables, constituerait l'épine dorsale d'un système énergétique européen sans carbone ». Message reçu outre-Rhin.

En Angleterre, où EDF, le leader européen de l’atome, doit livrer dans les prochaines années deux réacteurs de type EPR (projet Hinkley Point C), Greg Clark, le secrétaire d’Etat aux Affaires, à l’Energie et à la Stratégie industrielle, a récemment réaffirmé « l’engagement en faveur de l’énergie nucléaire » du gouvernement, dans le cadre « d’un bouquet énergétique diversifié ». « Les petits réacteurs modulaires peuvent avoir un rôle à jouer », précisait à ce titre l’homme politique, faisant référence à la technologie « small modular reactors » (ou SMR), en cours de développement, et sur laquelle se penche d’ailleurs EDF.

D'autres voix, enfin, jouent également la carte de la raison, tout en ayant une vision un peu plus large. Marc Fontecave, professeur au Collège de France, où il dirige le laboratoire de chimie des processus biologiques, en fait partie. Passablement énervé contre la pétition « L'affaire du siècle », visant à attaquer l'Etat français en justice pour « inaction » face au changement climatique, il rappelait fin décembre dans une tribune au Monde, que l'atome offrait à la France un avantage « compétitif », non seulement en matière de lutte climatique, mais également « en matière de protection sociale et de solidarité ». Ce qui complique dès lors la donne, pour les anti-nucléaires, bien souvent conquis par la « démagogie », selon le professeur.


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