Contrefaçons : illégales mais morales

80 %
80 % des contrefaçons proviennent d'Asie.

La contrefaçon est citée comme l’ennemi des échanges mondiaux. Elle affecte 15 à 20% des échanges mondiaux et pèse 300 milliards d’euros par an.

Habillement, mode, électronique, pièces pour automobiles, jouets, bijouterie, médicaments, cosmétiques, cigarettes, tous les secteurs sont concernés. En France on estime le préjudice entre 6 et 10 milliards euros par an. Mais s’agit-il d’un préjudice ? et pour qui ? Contrairement aux idées reçues, la répression des contrefaçons est loin d’accorder la priorité au consommateur.

Les contrefaçons révèlent cruellement une double supercherie: d'une part, le véritable coût de fabrication des articles que nous achetons au même prix qu’avant, mais dont le prix de production a parfois été divisé jusque par 10,  et d'autre part de super profits financiers eux mêmes délocalisés par l'évasion fiscale, non rapatriés, non redistribués. La contrefaçon est aussi la revanche des pays délocalisés qui se rendent compte à quel point ils ont été exploités pour des super profits qui leur ont également échappé.

Les contrefaçons proviennent d’Asie à 80%. Le sport favori des douaniers est de repérer l’arrivée des avions longs courriers et de saisir les contrefaçons ramenées par les touristes alléchés par des prix jusqu’à 10 ou 15 fois moins chers. Les conteneurs asiatiques qui inondent nos ports et aéroports, ou les colis postaux sont également bourrés de contrefaçons qui viennent alimenter des ventes massives par Internet en Europe. La saisie et une amende du double de la valeur à neuf pour les consommateurs, ou des amendes jusqu’à 300 000 euros et trois ans de prison pour les revendeurs, tentent d’endiguer l’invasion. Mais le  « succès » est tout relatif puisque ces trafics viennent de doubler en 5 ans. Les saisies concernaient 200 000 articles en 1994, vite passés à  2.3 millions en 1998 et explosés à 8 millions en 2015.

L’Union Européenne a maladroitement rappelé que la contrefaçon fait disparaître chaque année 200.000 emplois dans le monde, dont 100.000 en Europe et 30.000 en France. Cette malheureuse remarque ne fait que conforter les doutes. Elle nous rappelle au contraire que les délocalisations ont détruit des millions d’emplois en Europe, et que la France a perdu 3 millions d’emplois industriels. L’Insee rappelait en 2010 que les délocalisations détruisaient au moins 36 000 emplois par an en France, avec les sous-traitants, et que les grandes sociétés délocalisaient beaucoup plus que les autres. Bizarre ? ce chiffre correspond à celui donné par l’impact des contrefaçons.

La contrefaçon, c’est l’arroseur arrosé

A ne pas confondre avec le protectionnisme: si les sociétés avaient maintenu une production locale, tout article identique provenant de l’extérieur serait immédiatement identifié comme un faux. La recherche-développement en aurait bénéficié. Les USA ont ouvert le bal avec la délocalisation des «blue jeans » qui a engendré des dizaines de milliers d’emplois perdus dans les États du Sud et des déserts économiques encore sinistrés aujourd’hui. Les délocalisations de certains pays du Sud de l’Europe vers des zones grises limitrophes ont introduit des pièces automobiles défectueuses qui ont provoqué de nombreux accidents. Les délocalisations ont engendré un immense gâchis de perte de savoir-faire industriel et de transmission de nos procédés à nos concurrents les plus dangereux. Si les groupes chinois prennent massivement le contrôle d’entreprises françaises ou européennes, c’est grâce aux délocalisations faites chez eux par ces mêmes entreprises qui se trouvent mangées à leur tour.

La contrefaçon est le produit de la mondialisation immorale et financière

La répression de la contrefaçon sanctionne un acte illégal mais par contre elle protège un acte immoral qui bafoue enfants, normes sociales, environnement et culture, car les grands groupes n'arrêtent pas pour autant de délocaliser. Cette répression protège les super marges faites par ces grands groupes qui ont donc accru énormément leurs profits en maintenant les mêmes prix que lorsqu’ils produisaient en Europe. Le consommateur n’a pas profité de ces réductions de coûts considérables. Les grandes sociétés qui ont délocalisé ont supprimé des emplois qui ont frappé de plein fouet des dizaines de milliers de ménages, et les ont confrontés à de grandes difficultés. Ces délocalisations ont souvent permis l’utilisation de sous-traitants utilisant des enfants à partir de 8 ans, et des normes de fabrication non permises en Europe en pollution, protection sociale, trafics financiers. Les « inspections » des sous-traitants ne débouchent que très rarement sur des sanctions puisqu’elles sont programmées à l’avance, et que les preuves peuvent disparaitre en quelques heures.

L’Europe inondée par les contrefaçons, c’est aussi la sanction légitime de ces grands groupes qui ont cru malin de délocaliser pour multiplier les profits, qui ont fini par scier la branche sur laquelle ils étaient assis, et qui ont même contribué à tuer des pans entiers de notre société. De moins en moins nombreux, nous continuons à payer les impôts qu'ils ne paient plus, à financer la protection sociale qu'ils ne financent plus, à consommer les produits qu'ils nous imposent. Il ne faut pas chercher ailleurs l'origine du gouffre de notre dette et de notre déficit budgétaire. Ces grands goupes, séduits par le mythe de Faust, connaissent désormais la fin qui leur est promise.


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Ludovic Grangeon

Ludovic Grangeon est expert conseil en assistance aux entreprises et services publics, partenaire de plusieurs réseaux d’expertise en management et innovation sociale de l'entreprise. Fondateur de l'axe «Entrepreneuriat de l'économie sociale» à l'ESDES Lyon, également membre du comité stratégique national Afnor management et services, il participe régulièrement aux Journées de l’Economie.

Il a successivement exercé dans l'aménagement du territoire, les collectivités locales, en France et auprès de gouvernements de pays émergents, Maghreb, Amérique Latine, Asie, puis à la Caisse des Dépôts et Consignations, direction générale Paris (affaires internationales et recherche) et en région, gérant de portefeuille industriel dans un groupe international de capital risque, ensuite Président et Directeur Général de sociétés Veolia/Dalkia énergie région Sud Est, expert inspecteur auditeur Afnor/Communauté Europénne, puis secrétaire Général du GIE Agirc Arrco.