Coronavirus, l'enjeu humain d'une semaine de délai

3,4 %
Le taux de mortalité du coronavirus a été estimé à 3,4% début mars
2020.

Combien de morts supplémentaires coûterait à la France une semaine de délai avant la mise en place d’une stratégie de confinement à l’italienne ? Une étude médicale américaine du précédent chinois permet de l’évaluer.

Les résultats sont impressionnants. Car l’estimation moyenne en cas de retard d’une semaine est de l’ordre de 20 000 morts supplémentaires.

Emmanuel Macron est aujourd’hui seul. Devant sa responsabilité et devant l’Histoire.

Voici un article très instructif du Journal of the American Medical Association, qui contient notamment ce graphique assez parlant du nombre de nouvelles contaminations survenues / respectivement détectées en Chine.

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L’intérêt majeur est de permettre une évaluation du nombre de décès « au mieux » en France du fait de l’épidémie de Covid-19, c’est-à-dire au cas où Emmanuel Macron annoncerait dès le 12 mars 2019 une politique de confinement similaire à celle de l’Italie acceptant un coût économique lourd afin de réussir à stopper l’épidémie. Et aussi d’estimer par rapport à ce « moins pire des cas » le coût d’une semaine supplémentaire.

Les résultats des calculs sont pour le moins impressionnants :

Nombre de décès en France dans l’hypothèse « au mieux » = 1 500 à 6 400, scénario moyen 3 900 Coût d’une semaine de délai = 6 000 à 38 000, scénario moyen 20 000. Ceci sans tenir compte de l’engorgement inévitable des unités de soins intensifs qui ne pourra qu’aggraver les dégâts Démonstration

Le graphique de l’article permet notamment de clarifier deux points

Le nombre quotidien de nouvelles contaminations a commencé presque immédiatement à plafonner après la décision chinoise le 23 janvier de placer l’agglomération de Wuhan en quarantaine avec confinement et de fermer 15 autres villes de la même province du Hubei. L’effet de plafonnement des nouvelles contaminations démarre à J + 1 jour soit le 24 janvier Le nombre quotidien de nouveaux cas détectés a plafonné le 4 février, soit 11 jours après le plafonnement du nombre quotidien de nouvelles contaminations, c’est-à-dire finalement J + 12 jours après les décisions de confinement généralisé

Ces deux points permettent d’évaluer deux scénarios différents, (1) celui où le Président de la République annoncerait ce soir la mise en place d’une politique de confinement maximal de la population française à l’exception des seuls services indispensables à la continuité de la vie du pays tels alimentation et pharmacie, et (2) celui où cette politique ne serait mise en place que une semaine plus tard

Politique à l’italienne dès le 12 mars

Si Emmanuel Macron devait annoncer le 12 mars une décision de confinement généralisé en France similaire à celle de l’Italie lundi dernier, il faudrait s’attendre à ce que le nombre de nouveaux cas détectés commence à plafonner à J + 12 jours comme dans l’expérience chinoise, c’est-à-dire vers le 24 mars.

En imaginant une progression des contaminations détectées similaire à l’exemple chinois dans l’intervalle soit +18% par jour en moyenne, on arriverait à cette date du 24 mars aux alentours de 20 000 contaminations détectées – mais 51 000 dans un scénario moins favorable avec une augmentation de +27% par jour comme en France dans la moyenne des trois derniers jours, et 84 000 dans un scénario pessimiste avec une augmentation de +32% comme dans la moyenne des six derniers jours. C’est seulement à ce moment que la pente de l’augmentation des contaminations commencerait à baisser et que le nombre des contaminations entrerait progressivement dans une phase asymptotique, c’est-à-dire vers sa valeur finale.

Or le 4 février, lorsque la pente du nombre des contaminations a commencé à y baisser, la Chine avait détecté 24 000 contaminations, et son asymptote l’amène aux environs de 81 000 au final, soit environ 3,3 fois plus. Une phase asymptotique comparable amènerait donc la France aux environs de 66 000 contaminations au final – mais respectivement 170 000 et 280 000 au final avec l’hypothèse modérément pessimiste, et l’hypothèse plus pessimiste sur la croissance des douze prochains jours

A supposer qu’un effort héroïque de l’ensemble des services de santé français permette de prendre en charge l’ensemble des malades avec un niveau optimal de soins malgré l’augmentation explosive de leur nombre – c’est-à-dire sans le crève-cœur pour les médecins d’avoir à choisir parmi ceux qu’on aurait une bonne chance de sauver ceux pour qui on n’essaiera même pas parce qu’on n’en a plus les moyens – le taux de 2,3% de décès issu de l’expérience chinoise mènerait au final à environ 1 500 décès dans le scénario le plus optimiste – et respectivement 3 900 et 6 400 décès avec l’hypothèse moyenne et avec la plus pessimiste

Politique à l’italienne pas avant une semaine le 19 mars

Si la décision prise par la Chine le 23 janvier et par l’Italie le 9 mars n’était pas prise pour la France ce soir mais une semaine plus tard, alors en supposant dans l’intervalle une croissance quotidienne de +27% par jour comme en France durant les trois derniers jours, l’ensemble des chiffres serait multiplié par environ 5. Dans le cas d’une croissance quotidienne de +32% comme durant les six derniers jours, les chiffres seraient multipliés environ par 7.

L’enjeu humain d’une semaine de délai à ce stade, c’est-à-dire le nombre de morts supplémentaires au final à attendre si la priorité absolue était donnée à la lutte contre Covid-19 une semaine plus tard que ce soir 12 mars, peut donc être estimé dans un scénario relativement favorable sur la progression de l’épidémie entre 12 et 19 mars à (5 - 1) = 4 fois les chiffres précités. Et à (7 - 1) = 6 fois les chiffres précités dans un scénario relativement défavorable.

Soit en combinant les hypothèses optimistes un minimum de 1 500 * 4 = 6 000 vies. Et en combinant les hypothèses pessimistes un maximum de 6 400 * 6 = 38 000 vies. On obtiendra en combinant les hypothèses intermédiaires une évaluation moyenne de 3 900 * 5 = 20 000 vies.

Ceci sans compter l’augmentation du taux de mortalité dû à un débordement alors inévitable des capacités des unités de soins intensifs.

Rappelons que selon le retour d’expérience chinois 6% des malades du coronavirus ont besoin de soins intensifs, que la France ne compte que 5 500 lits de soins intensifs environ, qui sont déjà en tension et qu’un malade du coronavirus mobilisera au moins trois semaines. Il est assez facile de se rendre compte qu’un report de la politique italienne d’une semaine, avec même dans le scénario le plus optimiste un total de 66 000 * 5 = 330 000 contaminations, serait reçu par les unités de soins intensifs comme un tsunami. Elles ne pourraient que passer en « médecine de catastrophe » en ne soignant qu’une partie des malades qu’elles auraient pu prendre en charge en temps normal. D’où une montée en flèche du taux de mortalité au-delà du 2,3% observé en Chine - l’Italie est par exemple aujourd’hui au-delà de 6%.

La décision d’Emmanuel Macron

La convocation impromptue d’un conseil de défense en milieu de journée ce 12 mars peut donner quelque espoir que le président pourrait avoir décidé d’un changement de direction et soit en train d’ordonner de le mettre en musique, avant de réviser son annonce du 12 mars soir en fonction.

Il est certain que l’option "italienne" a déjà été envisagée. L’ancien premier ministre italien Matteo Renzi appelait ce matin la France à "ne pas perdre de temps". Et Emmanuel Macron s’est nécessairement déjà rendu compte que les événements pourraient lui forcer la main, si la situation dans la région Grand Est aujourd’hui la plus touchée devenait d’ici quelque temps aussi hors de contrôle qu’elle l’était en Lombardie le week-end dernier.

Même si le président ne devait pas décider de mobiliser le pays dans la bataille contre le virus, il y a fort à parier qu’il réévaluera chaque jour cette décision.

Et il ne maintiendra sa décision à ce jour de tenter de "ne pas mettre sous cloche" le pays que s’il continue à penser qu’il y a une bonne chance de pouvoir vraiment l’éviter, pas simplement la décaler d’une semaine ou de dix jours et s’y trouver contraint en définitive, mais avec des pertes humaines incomparablement supérieures.

Emmanuel Macron est aujourd’hui seul, devant sa responsabilité et devant l’Histoire.

Le Général de Gaulle l’avait dit : « Toujours le chef est seul en face du mauvais destin »


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Alexis Toulet

Alexis Toulet est diplomé de l'Ecole Polytechnique. Depuis 1997 il a fait carrière dans l'industrie, des nouvelles technologies à la défense et aux systèmes d'identité, et de la biométrie à la surveillance des frontières et l'architecture des systèmes. Passionné par les questions de stabilité économique confrontée aux contraintes majeures de l'époque politiques, de ressources et environnementales, il est webmestre du site d'investigations sur les crises Noeud Gordien