Iconodoules zélés et fusil à tirer dans les coins

2,2 %
La croissance 2019 des Etats-Unis a été révisée à la baisse à 2,2%.

Le marché se mettrait-il à « revoir la vie en rose » ? Il est vrai que les dernières enquêtes de conjonctures sont plutôt bonnes et qu'aux Etats-Unis les pouvoirs législatif et exécutif sont « condamnés » à s'entendre sur une nouvelle initiative budgétaire.

Il n'empêche que l'image macroéconomique n'est pas toujours claire. Les indicateurs d'activité n'envoient pas des messages tous à l'unisson et l'orientation de la politique économique américaine pourrait changer avec Joe Biden entrant à la Maison Blanche.   Les marchés d'actions se sont repris au cours de la séance d'hier. La raison ? La combinaison d'enquêtes de conjoncture encourageantes et la Maison Blanche qui entre de façon volontariste dans les discussions autour d'une nouvelle initiative budgétaire aux Etats-Unis.   Du, côté chiffre, les enquêtes PMI dans le secteur manufacturier dans la Zone Euro en juillet sont meilleures qu'attendues. C'est le cas dans chacun des quatre « grands pays », avec au final un indice d'ensemble à 51,8 contre 47,4 le mois précédent. Le niveau d'avant la pandémie (49,2 en février) est largement dépassé ! Aux Etats-Unis, l'indice ISM manufacturier était spectaculairement repassé au-dessus de la barre des 50 en juin (de 43,1 à 52,6) ; il a poursuivi sa remontée en juillet avec un niveau de 54,2. La Chine n'est pas en reste, avec un indice PMI manufacturier Caixin à 52,8 en juillet, après 51,2 le mois précédent.   Les esprits critiques insisteront sur un pas très bon alignement avec les indicateurs à haute fréquence, qui pointent en direction d'une activité qui peine à se normaliser totalement ; sans doute surtout outre-Atlantique. La remarque est exacte. Mais il faut se souvenir que la macroéconomie est une construction intellectuelle. On en fabrique l'image au travers d'indicateurs, dont on s'assure de la cohérence pour permettre que celle-ci soit la plus précise, ou, pour peut-être mieux dire, la moins biaisée. Ajouter tout un pan de nouvelles observations et la perspective se brouille. Il faudra savoir mieux les intégrer aux relevés plus traditionnels, pour recréer une image à la fois cohérente et plus nette. Aux économistes de plusieurs fois remettre l'ouvrage sur le métier et aux investisseurs et aux opérateurs d'être des « iconodoules zélés » !   Il n'empêche que le point essentiel n'est peut-être pas là ; au moins pour l'investisseur. Il faut remarquer la plutôt bonne résistance des indicateurs économiques (à haute fréquence d'abord et plus classiques ensuite) à la reprise de la maladie. C'est vrai aux Etats-Unis et cela devrait l'être en Europe en cas d'accélération un tant soit peu significative des nouveaux cas de COVID – 19. La raison est évidemment à trouver du côté des politiques de santé publique : réussir à gérer l'épidémie sans ré-entrer dans une logique de confinement massif des populations. On peut pointer la gestion chaotique de la crise du coronavirus par les Américains ; il n'empêche qu'élargir le champ et s'intéresser à la double prise en main de la maladie et de l'économie envoie un message différent. Ce n'est pas si mal que cela !


Encore faut-il que la politique économique ne vienne pas entraver l'effort. On pense évidemment à la difficulté de faire avancer à Washington le débat autour d'une nouvelle initiative budgétaire. A aujourd'hui, la subvention supplémentaire de 600 USD par semaine, accordée à chaque chômeur indemnisé, n'est plus versée. Le processus est arrêté depuis le 31 juillet. Cela réduit, peu ou prou, le revenu des ménages américains de 40 milliards par mois ; soit l'équivalent de 2,5% du PIB « mensualisé ». Vous voudriez remettre en cause la bonne résistance de l'activité économique à la résistance de la maladie que vous ne vous y prendriez pas autrement !   La suite des évènements est très certainement dans le prolongement de l'indignationChambre démocrate, Sénat républicain et Maison Blanche sont « condamnés » à s'entendre. Personne dans le « petit monde » des politiques de Washington ne veut se voir reprocher, à moins de cent jours d'un rendez-vous électoral très important, une responsabilité dans un éventuel deuxième plongeon de l'activité économique. Le plan sera-t-il de 1000 milliards d'USD, de 2000 milliards ou de 3000 milliards ? On ne le sait pas ; mais le marché a raison de croire qu'assez vite un accord sera trouvé.   Puisqu'on en est à pointer les bizarreries qu'on trouve au sein de la capitale fédérale américaine, mettons en avant cette initiative de l'équipe de campagne de Joe Biden : embarquer la banque centrale dans une initiative de mobilisation des efforts et des ressources afin de faire progresser l'«équité raciale ». La Fed aurait une obligation de produire de façon régulière des études sur les différences économiques entre races et de s'engager à les réduire au travers de mesures de politique monétaire ou d'adaptation de la régulation.   Bien sûr, la société américaine est inégalitaire. Même l'épisode en cours du COVID – 19 le montre, avec une proportion de morts relativement plus élevée chez les Noirs que chez les Blancs. Je crois cependant que toute nouvelle « affirmative action » ne privilégiera pas l'interventionnisme monétaire. L'outil n'est peut-être pas le plus efficace. Le message envoyé par Joe Biden aujourd'hui est double : la lutte contre les inégalités est une priorité et mobiliser la communauté noire durant la campagne électorale est une nécessité. En écoutant le candidat démocrate dans la course à la ; présidence américaine, le marché ne doit pas regarder du côté de la Fed, mais plutôt de celui de Wall Street : quel alourdissement de la fiscalité sur les grandes entreprises et sur les ménages les plus aisés ?


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.