Libres pensées sur le déficit

96 %
En 2016, malgré la réduction du budget de l'Etat, la dette devrait
atteindre 96% du PIB en France.

Nous voudrions aborder deux choses : quelques données connues sur le déficit (public) et les prévisions de croissance (nominale), puis en un second temps réfléchir sur le lien qu'entretiennent le déficit et la croissance.


Concernant les faits : nous voudrions insister sur quatre indicateurs macroéconomiques : la croissance, l'inflation, le déficit et la dette. La croissance économique pour l'année 2014 est attendue à 0,4% finalement et 1% pour l'année 2015. C'est beaucoup moins que ce qui n'était prévu auparavant. Le niveau d'inflation sur l'ensemble de l'année est attendu à 0,5% et 0,9% respectivement. 4,4% de déficit et 4,3 respectivement, 3,8 pour 2016 et 2,8 pour 2017. La dette est attendue à 98% du PIB pour l'année 2016. Toutes les prévisions étant constamment réajustées négativement il n'y a rien de très surprenant à ce que la dette face de même.


C'est dans ce contexte que la loi de finance de la semaine dernière reposait donc sur une prévision de croissance de 1% pour l'année 2015.


On peut être assez pessimiste comme par exemple le Haut Conseil des Finances Publiques sur la question de cette estimation prévisionnelle mais à notre avis au-delà du quantitatif, cette question des déficits corrélés à la croissance posent des questions beaucoup plus intéressantes si le temps de la réflexion le permet.


Certes la croissance est probablement surestimée : les enquêtes de conjoncture sont plus pessimistes que le gouvernement, les prévisions de l'OMC sur la croissance mondiale nettement plus noire que le gouvernement français, la reprise de l'investissement productif pourrait être retardée à cause de la faible utilisation des équipements. La conséquence simplement quantitative à tout cela est que logiquement...le déficit sera plus élevé.


Du coté des impôts : certes les impôts sur le revenu vont baisser de 3,2 milliards mais les cotisations retraites elles, vont augmenter (issues de la réforme de 2012 et 2013). Les impôts locaux vont augmenter, de plus, on l'oublie souvent, la nouvelle contribution au service public de l'électricité ramènera 7 milliards en 2015. Sans parler des taxes sur le gazole, la hausse de la redevance télé etc. Seules les entreprises verront les allègements de cotisations familiales. Les impôts quantitativement vont donc à priori augmenter pour les ménages. Le gouvernement pourrait alors être surpris de voir ces résultats amoindris par une prévision hautement optimiste de 1% et sur lesquelles sont établies ces recettes.


Côté dépenses même chose : on peut douter des 21 milliards d'économie sur 2015 : il faudrait d'abord selon le Haut Conseil des Finances Publiques stabiliser la masse salariale des collectivités locales ce qui reste assez peu probable. Ensuite les dotations de l'Etat aux collectivités locales vont baisser, comment vont réagir les collectivités locales, c'est aussi une question quantitative qu'il faudrait poser... ce 21 milliards d'économies se ventileraient entre 9,6 pour la sécurité sociale, 7,7 pour l'Etat lui-même, 3,7 pour les collectivités territoriales : de même le gouvernement pourrait alors être surpris de voir ces résultats amoindris par une prévision hautement optimiste de 1% et sur lesquelles sont établies ces économies.


Deux minutes de pause : au-delà de toute cette agitation que nous nous permettons de rappeler cette obsession quasi instantanée du déficit pose en réalité 4 questions de fonds : (1) Le déficit entraine-t-il la croissance et l'emploi ? (2) Faut-il résorber à tout prix le déficit ? (3) Le déficit est-il un indicateur intéressant ?  (4) existe t-il un lien de causalité entre déficits et croissance ?


Sur le point 1 d'une certaine façon le déficit entraine la croissance et la création d'emploi. Il s'agit alors du multiplicateur keynésien ou la dépense publique entraine par ruissèlement la consommation. Il y a aussi l'idée de la socialisation de l'investissement : par la dépense publique (autoroute, infrastructures public...), les investissements privés repartent. Ou tout simplement leur entretien. Pourtant les faits sont assez têtus : à l'heure du déficit, aujourd'hui c'est clair : on ne fait plus de croissance en zone euro. Parmi les causes on trouve : l'austérité généralisée en même temps, l'ouverture des frontières qui diminue le multiplicateur keynésien, le taux d'épargne élevé qui ne va pas à la consommation....


Du coup on comprend bien que l'antithèse est possible : il faut autres choses que des dépenses publiques, il faut de véritables relais dans l'investissement privé. Typiquement le pacte de responsabilité caractérisé par un abaissement des charges des entreprises (baisse des recettes) doit s'accompagner d'investissements de la part des entreprises. Le risque est alors qu'elles prennent plus de temps à investir car en effet elles ont leur marge à rétablir en priorité. Il faut aussi un euro favorable (pas forcément dévalué puisqu'avec des déficits commerciaux cela renchérit les importations), une conjoncture internationale meilleure et que l'épargne aille à la croissance d'abord. Et de nombreuses autres choses peuvent être dites...notamment il faut un déficit qualitatif, sur certaines dépenses, certaines recettes mais qui concernent tout le monde en même temps. C'est ici que l'évaluation de l'efficacité des politiques publiques joue et doit opérer !


Sur le point 2 d'une certaine façon le déficit doit être résorbé à cause d'abord du transfert intergénérationnel de la dette. Certes les emprunts d'aujourd'hui sont remboursés aujourd'hui ! Par de nouvelles émissions de dette. Mais le transfert peut se faire de plusieurs manières : par la hausse des impôts ou la baisse des dépenses en flux demain. Ajoutons que l'on n'hérite aussi à la naissance du patrimoine français ce qui amende un peu l'inquiétude d'un niveau de dette supposé colossal ! En outre, le déficit doit aussi être résorbé du fait des standards européens. Mais ces standards sont quantitatifs et intègrent des dépenses aussi importantes que les investissements publics. Par ailleurs que signifie un excédent budgétaire public ? Est-ce bon pour l'économie ? C'est aussi une pression fiscale colossale.


Sur le point 3 cet indicateur est surtout suivi par les marchés financiers et eu égard aux différents intérêts qui les structurent par connivences, c'est un indicateur important aussi pour les agences de notation. Il est interprété alors comme la résultante d'un dysfonctionnement de la macroéconomie faisant prendre des risques d'insolvabilité aux Etats. C'est surtout le cas lorsque les taux d'intérêt réel, sont supérieurs aux taux de croissance et que l'économie est très peu diversifiée (ce dernier point est essentiel et constamment omis). En somme dans l'économie on a bien plus intérêt à se focaliser sur d'autres aspects et ils sont nombreux dans les ouvrages.


Car il faut ajouter à cela que la relation entre le déficit et la croissance est ambigüe : d'un côté le déficit ne permettrait pas d'engendrer la croissance (mais le mal est-il dans le déficit quantitatif là aujourd'hui ou la qualité des dépenses et des recettes en variation dans l'histoire ?). D'un autre coté la croissance peut aussi améliorer le déficit. Enfin pour clôturer la difficulté du sujet, comme la croissance, dans le déficit il y a une part structurelle et une part purement conjoncturelle...

(4) existe t-il un lien de causalité entre déficits et croissance ?


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Pascal de Lima

Pascal de Lima est un économiste de l'innovation, knowledge manager et Professeur à Aivancity proche des milieux de cabinets de conseil en management. Essayiste et conférencier français  spécialiste de prospective économique, son travail, fondé sur une veille et une réflexion prospective, porte notamment sur l'exploration des innovations, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques. Après 14 années dans les milieux du conseil en management et systèmes d’information (Knowledge manager auprès de Ernst & Young, Cap Gemini, Chef Economiste-KM auprès d'Altran 16 000 salariés - dont un an auprès d'Arthur D. Little...), il fonde Economic Cell en 2013, laboratoire d’observation des innovations et des marchés. En 2017, il devient en parallèle Chef Economiste d'Harwell Management et en 2020, Professeur en économie de l'innovation à Aivancity.

Diplômé en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PhD), de Panthéon-Sorbonne Paris 1 (DEA d'économie industriel et de l'innovation) et de Grandes Ecoles de Commerce (Mastère spécialisé en ingénierie financière et métiers de la finance), il anime des conférences sur les métiers de demain dans les Universités et Grandes ecoles.

De sensibilité social-démocrate (liberté, égalité des chances first et non absolue, rééquilibrage par l'Etat in fine) c'est un adepte de la philosophie "penser par soi-même" qu'il tente d'appliquer à l'économie.