Devises : la survie des espèces

36 milliards $
Les cybermonnaies ont perdu 36 milliards de dollars de valeur ces
dernières semaines.

Les cybermonnaies sont en mode krach. Les espèces sont traquées par les autorités. Quelle est la monnaie la plus fiable vu la stabilité précaire du système financier actuel ?

Les cybermonnaies, ces unités de compte qui circulent sur des réseaux de transaction échappant à tout contrôle étatique, viennent de subir un nouveau krach. Ethereum : -52% en quatre semaines Ripple : -57% en sept semaines Bitcoin : -21% en un mois Entre ces trois « monnaies », plus de 36 Mds$ de « valeur » se sont évaporés. Tous ceux qui ont étudié la monnaie s’accordent sur trois fonctions, codifiées en son temps par Aristote : – Unité de compte – Intermédiaire des échanges – Réserve de valeur Pour les aristotéliciens monétaires, une monnaie n’est viable que si elle est dotée de ces trois caractéristiques. On ne peut pas dire que le bitcoin et ses dérivés répondent à la troisième caractéristique.

Pour Platon, toutefois, la dernière fonction n’était pas indispensable et la monnaie pouvait n’être qu’une « convention sociale » sans valeur véritable. Platon se serait très bien entendu avec Keynes… Le problème des monnaies qui ne savent pas se révéler des réserves de valeur est qu’elles finissent par disparaître. Parmi 775 monnaies fiduciaires qui ont existé ou existent encore, 599 sont mortes. Certes, leur mort prend parfois plusieurs générations mais le cimetière des monnaies fiduciaires est bien garni. Mon collègue Yannick Colleu se penche sur l’histoire du dollar, qui s’est imposé au fil du temps comme monnaie mondiale bien qu’il soit devenu purement fiduciaire.

Le dollar étant coupé de l’or, comment est assurée la fonction de « réserve de valeur » ? Uniquement par les taux d’intérêt versé par l’Etat fédéral sur ses dettes. C’est la seule chose qui garantisse le pouvoir d’achat du dollar dans le temps. C’est aussi ce qui explique qu’en général l’or monte lorsque les taux d’intérêt réel sont négatifs. Le taux d’intérêt réel est le taux d’intérêt servi par l’Etat fédéral diminué de l’inflation calculée par un organisme contrôlé par l’Etat fédéral. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Le pouvoir d’achat du dollar à long terme s’est donc fortement érodé. Les cybermonnaies ne sont adossées à rien de tangible et ne versent pas de taux d’intérêt. Elles attirent la spéculation car leurs émetteurs anonymes garantissent simplement que leur quantité sera limitée. Le fondement de cette spéculation est que « ce qui est rare est cher ».

A ce stade, ce raisonnement est toutefois incomplet. Il faudrait plutôt écrire « ce qui est rare et recherché est cher ». Rare n’est pas une condition suffisante — simplement nécessaire. Les spéculateurs pensent que ces monnaies vont devenir de plus en plus recherchées et pourtant, ce ne sont pas de véritables réservoirs de valeur. C’est donc un pari hasardeux, à moins que… C’est là que rentre en jeu la disparition des espèces. De plus en plus de gouvernements voient d’un très mauvais oeil les espèces — quand bien même ils ne versent aucun intérêt dessus. Mais le cash a pour un gouvernement un défaut haïssable : les transactions sont plus difficiles à contrôler et donc à taxer.

Récemment, un grand travail de l’opinion publique a commencé pour promouvoir la fin des espèces et imposer des transactions traçables en toutes circonstances. Des arguments sécuritaires sont le plus souvent avancés. Deutsche Bank vient de publier en anglais une note intitulée « Cash, Freedom and Crime – Use and impact of cash in a world going digital » (Espèces, liberté et crime – Utilisation et influence des espèces dans un monde allant vers la numérisation). En voici les principales conclusions : Avec l’usage grandissant des paiements électroniques, le besoin d’espèces ne s’impose plus comme une évidence. Bien que les preuves et les statistiques dans ce domaine du cash soient rares, les faits plus que les émotions devraient guider le débat concernant l’avenir des espèces.

La demande d’euro en cash augmente. Les pièces et billets en circulation représentent 1 100 Mds€ au troisième trimestre 2016, trois fois plus qu’en 2003. La quantité d’espèces a augmenté plus vite que le PIB. Dans le domaine des politiques monétaires, les espèces sonnantes et trébuchantes peuvent être un instrument décisif dans les mains de n’importe qui. Si les déposants retirent leurs dépôts bancaires à grande échelle, les institutions financières et les autorités monétaires seront acculées aux limites de leur pouvoir. Supprimer les espèces n’éliminera pas l’argent du crime. Des modes de transfert alternatifs des fonds d’activités criminelles se substitueront au cash, bien qu’à des coûts supérieurs.

Les paiements migrent vers le numérique et les fraudes suivent. La Suède qui fonctionne désormais (presque) sans espèces voit les fraudes sur cartes augmenter. Cependant, la sécurité des transactions en espèces ou numérique est élevée en Europe. Le cash confère une protection des données personnelles et par conséquent garantit des droits civiques dans le cas où une administration abuserait de son pouvoir. L’abolition des espèces peut se concevoir comme une tentative pour renforcer les contrôles des citoyens. La confiance dans l’autorité publique s’en trouverait érodée.

Cher lecteur, cette note émane de la plus grosse banque d’Europe, une banque trop-grosse-pour-faire-faillite dont le bilan représente plus 1 500 Mds€ (la moitié du PIB de l’Allemagne). Toutefois, la lucidité règne encore parmi certains de ses employés. Tout n’est donc pas pourri au royaume de la finance… Relisez attentivement le dernier paragraphe : il est évident que les cybermonnaies constitueraient une parade dans le cas où la confiance dans l’autorité publique s’évaporerait. Dans ce sens, les spéculateurs pourraient avoir raison. Les cybermonnaies deviendraient rares — puisque leur émission est volontairement limitée – et recherchées puisqu’il faudrait fuir la monnaie d’Etat et que le cash serait devenu illégal.

Cependant, ces cybermonnaies ne sont pas, en l’état, réservoir de valeur, à moins d’être un jour adossées à de l’or ou des métaux précieux. Il s’agit donc d’un pari osé. Comme dirait Bill Bonner vous pouvez cependant acheter votre billet de loterie, un pari sur la déroute des autorités lors de la prochaine crise mérite de se prendre !

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Simone Wapler

Simone Wapler est directrice éditoriale des publications Agora, spécialisées dans les analyses et conseils financiers. Ingénieur de formation, elle a quitté les laboratoires pour les marchés financiers et vécu l'éclatement de la bulle internet. Grâce à son expertise, elle sert aujourd'hui, non pas la cause des multinationales ou des banquiers, mais celle des particuliers.

Elle a publié "Pourquoi la France va faire faillite" (2012), "Comment l'État va faire main basse sur votre argent" (2013), "Pouvez-vous faire confiance à votre banque ?" (2014) et “La fabrique de pauvres” (2015) aux Éditions Ixelles.