Des chiffres et des lettres

13 %
La crise du coronavirus pourrait faire augmenter le chômage de 13%.

Alors qu’on semble percevoir le pic de l’épidémie, l’attention des marchés se porte sur la dégradation des marchés de l’emploi. Pourrait-elle être telle qu’elle gène le redémarrage de la croissance ? En la matière, le regard est d’abord tourné vers les Etats-Unis.

Du côté des décisions à venir, on s’intéressera cette semaine à l’Europ et à l’OPEP +. Va-t-on être capable de s’entendre ?  

Le profil des courbes de nouveaux cas et de nouveaux décès de l’épidémie de coronavirus suggère que le pic a déjà été atteint en Italie (autour du 26 mars ?) et serait en passe de l’être en Espagne, puis en France. Selon les estimations les plus récentes de Gavekal (une boutique de recherche qui a développé des capacités en modélisation quantitative ; cf. https://www.gavekal-intelligence-software.com/assets/timing-the-peaks.pdf), le pic pourrait être atteint en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis autour de la mi-avril. Bien sûr, ces projections ne doivent pas être prises pour « argent comptant ». Un « grand » spécialiste de virologie, cité dans le dernier numéro de The Economist, disait qu’il calait ses anticipations à hauteur d’un tiers sur les résultats des modèles, d’un autre tiers sur son expérience et du dernier tiers sur l’intuition. Il n’empêche qu’une étape du processus de sortie de la crise mondiale de santé publique serait en passe d’être franchie à un horizon plutôt rapproché. On comprend pourtant que celles devant seront elles-aussi compliquées à gérer : la sortie du confinement, le redémarrage de l’économie, le rééquilibrage des comptes publics et la réorganisation de la Société à la lumière des faiblesses et des insuffisances apparues (ou confirmées) au cours des dernières semaines. 

A côté des chiffres sur l’évolution de la maladie, les marchés de capitaux vont suivre des très près ceux retraçant la dégradation du marché du travail. En la matière, l’attention se portera avant tout sur les Etats-Unis. Là-bas, les mailles du filet social y sont plus larges et on s’interroge pour savoir si les initiatives récentes de « ramandage » permettront de contenir les pressions baissières sur le pouvoir d’achat et la confiance des ménages américains. Les chiffres du mois de mars suggèrent une dégradation de l’emploi en relation directe avec celle de l’activité ; 700 000 postes de travail n’ont-ils pas disparu ? Puisque la seconde est appelée à reculer fortement à l’horizon des prochaines semaines, ne va-t-il pas en aller de même avec le premier ? C’est bien cette relation qu’il faut, si ce n’est neutraliser, au moins amoindrir. Les initiatives votées par le Congrès et l’appui de la Fed vont-elles permettre d’atteindre cet objectif ? Le point est de première importance.

Dans un environnement de crise, tout n’est pas affaire que de chiffres, si importants soient-ils. Les décisions comptent aussi. L’éclairage américain qu’on vient de proposer ne l’illustre-t-il pas ? Dans les jours qui viennent deux débats vont être suivis de près par la communauté financière : en Europe, le rôle de l’Union dans les mesures de relance économique et au niveau mondial, la capacité à remettre de l’ordre sur le marché du pétrole brut.

Les institutions de Bruxelles veulent montrer qu’elles sont à la manœuvre et qu’elles « fédèrent » les initiatives de soutien et de relance ; au moins qu’elles en sont l’alma mater. Le président de l’Eurogroupe, Mario Centeno, et le Directeur général du MES (le mécanisme européen de stabilité), Klaus Regling, ont défendu la posture au cours du week-end. Il faut maintenant passer de l’incantation à la décision. Alors quel compromis va-t-il être trouvé lors de la réunion de l’Eurogroupe demain, sachant qu’il n’est pas possible d’envoyer le message d’une incapacité de former un compromis ? Le plus probable est que les ministres des finances s’entendent sur l’ouverture d’une ligne de crédit du MES à disposition de tous les pays de la Zone Euro, une augmentation des capacités de prêts de la Banque Européenne d’Investissement et une initiative de soutien à l’emploi de la Commission. La « force de frappe » atteindrait 540 milliards d’€ (respectivement, 240, 200 et 100 milliards), soit autour de 5 points de PIB. Combien in fine seront utilisés ? Il n’empêche qu’on pourra dire que ces montants s’ajoutent aux mesures prises par les Etats-Membres (3 points de PIB de relance et 18 points de PIB de liquidité ; dixit Centennaux) et par la BCE (dont 870 milliards d’€ d’achat de titres d’ici à la fin de l’année). Cela fait beaucoup d’argent !

Sans surprise, les conséquences économiques de la crise du coronavirus réduisent de beaucoup la demande de pétrole. Si dans le même temps, les producteurs se lancent dans une guerre des prix qui vise à mettre en difficulté les concurrents aux coûts de production les plus élevés, alors les prix ne peuvent que s’effondrer. Si une baisse des prix participe d’un gain de pouvoir d’achat bienvenu en ce moment de disette économique, un effondrement met à mal un secteur industriel très important (avec des réactions en chaine chez les équipementiers et les financeurs) et est à même de générer des anticipations d’inflation encore plus faibles. Retrouver un équilibre sur le marché du brut est une ardente obligation. Même si tout semble encore un peu confus, les Russes et les Saoudiens paraissent s’y employer. Et l’Administration Tromp d’intervenir à sa façon dans les négociations. S’il n’est pas question de forcer à une baisse de la production américaine, elle évoque, en cas d’échec des discussions entre Moscou et Riyad, de taxer les importations de pétrole brut ! Pour le moment, le marché croit à une certaine remontée des cours.


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.