Etats-Unis : quand un train (de mesures) pourrait en cacher un autre

Le Président Trump a essuyé une défaite avec le shutdown ; il ne remportera au mieux qu’une demi-victoire en matière de relations commerciales sino-américaines ; vers un durcissement de l’attitude des Etats-Unis par rapport à l’Europe ?

Le shutdown est fini aux Etats-Unis et c’est une défaite à mettre très largement au débit du Président Trump. Stéphane nous le rappelait hier. Précisons que la réouverture complète de l’Administration fédérale n’est normalement que provisoire. Elle ne l’est que pour trois semaines à compter du 26 janvier 2019. Je ne sais pas qui a imaginé cette sortie du blocage ; mais je ne crois pas qu’elle serve les intérêts du Président. A la fin de la semaine du 11 février (la troisième de la période couverte), si aucun nouvel accord avec le Congrès n’a été trouvé, il n’est pas certain que Donald Trump réussira à entrainer les Républicains dans un nouvel épisode de shutdown. Sur la période la plus récente, il est apparu de plus en plus clairement qu’un certain nombre de sénateurs du Grand Old Party (jusqu’au nombre de six, vendredi dernier) ne suivait plus le Président. Il est très peu probable que celui-ci puisse « reprendre la main » à l’horizon des quelque vingt prochains jours. Sa position sur ce dossier est devenu trop faible pour qu’il arrive à effectivement imposer sa vue en matière de construction d’un « vrai » mur. Un compromis sera trouvé ; mais peut-être sera-t-il si éloigné de ses ambitions de départ que « sauver la face » sera difficile.

Pour le marché, la bonne nouvelle est que l’épisode de shutdown est probablement terminé. En cinq semaines, elle pourrait avoir cependant rogné la croissance d’un demi-point de PIB (la mesure est faite sur le premier trimestre, en comparaison du précédent et en rythme annuel). Attention toutefois de ne pas prendre le calcul « au pied de la lettre ». Une correction interviendra très vraisemblablement ;  soit plus tard au cours de cette période, soit durant la suivante.

Il pourrait cependant y en avoir une plus mauvaise. Comment le Président Trump va-t-il tenter de « se refaire » pour, si ce n’est reprendre l’avantage face à l’opinion publique, au moins reprendre l’initiative ? Le premier plan de contre-attaque est probablement d’obtenir un succès dans la négociation commerciale avec la Chine. On sait que les entretiens de Liu He, le Vice premier ministre chinois, mercredi et jeudi prochains avec Mnuchin et Lighthizer, respectivement secrétaire au Trésor et représentant pour les questions de commerce extérieur, peuvent se conclure favorablement. Mais cela ne sera sans doute qu’un demi-succès : poursuite des négociations ou accord partiel.

Reste alors à lancer une initiative, qui permettra au locataire de la Maison Blanche de  retrouver une posture « jupitérienne » face à une base électorale, déçue par ce manque de pas décisifs en avant. Si le levier de la politique commerciale doit continuer d’être actionné, vis-à-vis de quelle partie du monde trouver une vraie victoire qui raisonnera positivement dans l’imaginaire collectif des Américains ?

Et le regard de se tourner vers l’Europe. Certes, le déficit commercial bilatéral avec l’UE est significativement  inférieur à celui avec la Chine (en année pleine, 150 milliards d’USD contre 375 milliards). Mais il se positionne tout de même au deuxième rang dans la hiérarchie des pays/régions qui accumulent des excédents vis-à-vis des Etats-Unis. Avec une vision mercantiliste des échanges extérieurs, l’Europe peut servir de bouc-émissaire de substitution ; surtout que des négociations sont en cours et que Bruxelles est souvent perçu à Washington comme étant la « main faible » au sein de la relation.

Rappelons donc les « épisodes précédents ». D’abord en juin 2018, les Américains surtaxent l’acier et l’aluminium européens. L’UE prend des mesures de rétorsion d’ampleur comparable. Ensuite, au même moment, la Maison Blanche lance une communication sur le déséquilibre en matière de droits de douane sur les véhicules routiers. L’Europe taxe plus que les Etats-Unis. Et l’Administration Trump de lancer une enquête, avec la menace d’introduire une surtaxe ; à moins que les Européens suppriment les droits de douane sur les importations de voitures américaines. Enfin, à la fin juillet 2018, les Présidents Juncker et Trump annoncent un accord dont la partie centrale consiste en une « élimination des droits de douane, des barrières non-tarifaires et des subventions sur les biens industriels hors automobile ».

Il semble à aujourd’hui que les ambitions américaines soient plus élevées. Le but serait d’obtenir davantage de concessions de l’UE, sans devoir en faire de même. Ne faut-il pas réussir à rééquilibrer les échanges bilatéraux ? D’où l’insistance de Washington à intégrer le secteur de l’agriculture dans les discussions. Avec la menace de mettre en place la surtaxe sur les automobiles importées d’Europe, afin d’accroître la pression sur le partenaire. Et celui-ci de répondre en pointant la perspective d’une élimination des droits de douane de voitures fabriquées outre-Atlantique.

On en est là. Les marchés doivent-ils s’inquiéter ? Commençons par dire deux choses. D’abord, le dossier n’est pas sur le devant de la scène médiatique. Il se passe trop de choses à Washington à l’heure actuelle. Ensuite, l’expérience de la renégociation du traité nord-américain de libre-échange montre que « la montagne a accouché d’une souris ». L’économie de l’accord n’a pas vraiment changé. Qu’en déduire ? Qu’il y a une probabilité élevée que la négociation commerciale entre les Etats-Unis et l’Union Européenne se réinvite dans les préoccupations des investisseurs d’ici à quelques semaines ou quelques mois. Et aussi que cela participera très certainement  à une montée de l’inquiétude, même si in fine aucun changement vraiment dommageable pour l’économie européenne n’intervenait.


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.