BCE : Le Quantitative Easing pour les nuls (suite)

1140 milliards €
La Banque Centrale Européenne (BCE) va racheter des actifs pour 1140
milliards d'euros en un an et demi.

Cet article fait suite à la première partie dont voici le lien : BCE Le Quantitative Easing pour les nuls, dans laquelle je développe quelques réflexions sur la création monétaire, la valeur d’une monnaie, les effets escomptés du QE.

Cette deuxième partie pose surtout la question de la pertinence des politiques monétaires construites sur des certitudes que la crise récente met souvent en défaut, bousculant des causalités trop évidentes dans un monde devenu complexe.

Avait-elle le choix de se lancer ou non dans un QE ?

Dans ses conférences, Mr Draghi a évidemment insisté sur l’objectif premier assigné à ce QE, qui est de faire revenir le taux d’inflation à un niveau proche de 2%, laissant derrière nous l’épouvantail d’une spirale déflationniste. Il se garde d’évoquer directement la croissance ou la dépréciation monétaire qui devrait découler de ce programme, un vocabulaire "proscrit" par le cadre du mandat qui s’en tient essentiellement à la maitrise de l’inflation. Mais c’est bien par ces facteurs qu’il compte créer les conditions d’une relance, contrecarrer les pressions déflationnistes, avec l’appui des états souvent sollicités pour accélérer les réformes structurelles.

Cela fait déjà longtemps que la BCE laisse entrevoir un tel programme. On peut vraiment se demander pourquoi il arrive si tard et si elle avait vraiment le choix. Les principales banques centrales ont a leur manière, et depuis plusieurs années déjà, procédé à des opérations du même type (Japon, Angleterre, Etats-Unis), avec les objectifs et les effets que j’ai évoqué, pas toujours à la hauteur des espoirs. Alors fallait-il faire de même, au prétexte d’un euro fort qu’il faut à tout prix déprécier dans un contexte de guerre des monnaies et d’une inflation devenue négative en zone euro ?

concernant l’euro, il a effectivement subi plusieurs phases de hausse qui coïncident plus ou moins avec le déclenchement des 3 QE américains ; cependant ces hausses ont été suivies par des phases de correction de même ampleur qui font qu’en moyenne, depuis début 2009, le change EURO/DOLLAR n’a pas fondamentalement changé, ayant même plutôt progressé dans le sens d’une baisse. Par conséquent, d’un point de vue purement technique, il paraît difficile de s’appuyer sur le fait que l’euro est devenu trop cher pour lancer ce QE, où alors pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? On peut aussi avoir une autre lecture, en considérant que l’euro est resté cher depuis qu’il a atteint son plus haut niveau en 2008, pénalisant petit à petit notre système de production ; alors il fallait réagir, mais si tel est le cas, la même question se pose, pourquoi aussi tard ?

Concernant l’inflation, il faut être vigilant, car l’exemple du Japon, très pédagogique, nous démontre qu’il est très difficile de sortir d’un processus déflationniste. Cependant, personne ne sait si on est à la fin d’une période de désinflation, avec dernièrement une contribution significative du prix du pétrole, ou si le processus tant redouté est désormais en marche. Comme on dit, mieux vaut prévenir que guérir !

Si on retient l’hypothèse qu’elle n’avait pas le choix, c’est peut-être tout simplement parce que les marchés l’attendaient, qu’il fallait une nouvelle fois ne pas les décevoir, que les principales banques centrales l’avaient fait, et qu’elle porterait une lourde responsabilité si le processus déflationniste venait réellement à se concrétiser. Bien évidemment, il n’y a aucune garantie sur quelque effet espéré que ce soit, les opérations antérieures ayant démontré leurs limites, entravées par les trappes à liquidités empêchant le bon écoulement de l’argent vers l’économie réelle. Trappes à liquidités ou canalisations percées, à vous de choisir la métaphore !

Cet argent ira-t-il un jour dans votre porte-monnaie ?

L’annonce d’un tel montant nous rentre par une oreille et ressort par l’autre, sans imprégner notre cerveau d’une quelconque réalité chiffrée et signifiante pour nous petits consommateurs, internautes, facebookeurs, qui au quotidien manipulons quelques dizaines d’euros tout au plus. Les 1140 milliards représentent 3400 euros par "eurozoneuropéen" et 13600 euros pour une famille de 4 personnes, malheureusement pas destinés directement à votre compte bancaire.

La recette "Mario" mélange des ingrédients aussi variés qu’un retour à une légère inflation, un euro affaibli pour booster les exportations, des prêts aux agents économiques toujours meilleurs marchés, des rachats de dettes pour alléger les bilans bancaires, et quelques arômes artificiels exogènes comme la baisse du prix du pétrole, espérant que les états apporteront la levure pour faire gonfler le gâteau. Mais le gâteau (l’économie) c’est nous, alors croyez-vous que ce mets délicieux dont on peut avoir quelques doutes sur un partage équitable, vous rendra plus riche dans deux ans ? Même si les entreprises retrouvant la santé qu’on leur promet préfèrent garantir ou améliorer leurs marges, nous devrions en récupérer une partie, grâce à un cercle vertueux qui conduira à suffisamment de croissance pour réduire le chômage et soutenir les salaires. En fait, je vais vous décevoir un peu, car cela me paraît trop simple et trop merveilleux. Si on pouvait enrichir un pays ou faire croître une économie par un processus de création monétaire, pourquoi les pays pauvres ne l’ont-ils pas fait ? On note aujourd’hui une certaine reprise, mais celle-ci me paraît bien illusoire, bien artificielle, au regard des moyens dégages par les politiques monétaires ultra-accommodantes, auxquels s ajoute l’argent du financement de nos déficits éternels.

Les banques centrales ont tordu les causalités dans un monde devenu complexe !

Les grandes théories économiques des siècles passés (classique, néoclassique, keynésienne, etc.), bâties dans des environnements qui n’ont plus rien à voir avec le monde actuel et sur lesquelles beaucoup de politiciens et économistes se reposent encore, n’ont jamais pu être amendées par leurs auteurs afin de tenir compte de nouveaux contextes, notamment la mondialisation, la complexification de nos modèles de sociétés, la multiplication des réseaux (de toute nature), la densification des relations entre les acteurs économiques, l’accélération du temps économique, les interdépendances, les nouvelles technologies, etc.

La complexité est passée par là et les approches utilisées pour comprendre la dynamique des systèmes économiques n’ont pas évolué, restant plutôt dans une veine classique, réductionniste, laissant toujours de côté la vision globale, l’analyse ou l’approche systémique, largement négligées par les dirigeants et acteurs influents. Je ne m’étendrai pas sur la complexité, mais il y a un point qu’il est impératif d’intégrer dans nos réflexions : la complexité fait naître des propriétés émergentes que n’ont pas les éléments du système pris isolément. De ce fait, l’économie d’aujourd’hui, de par les multiples liens qui relient les sous-systèmes, ne peut se comprendre sans l’aide de nouveaux outils et de nouvelles méthodes d’analyse et de pensée. Tout cela pour dire que les mécanismes n’opèrent peut-être pas aujourd’hui comme ils opéraient hier dans un monde moins complexe.

Ainsi, ce que l’on croyait vrai hier, peut s’avérer faux aujourd’hui, et ce que l’on croit vrai aujourd’hui pourrait s’avérer faux demain. Le monde est bousculé, chamboulé, tourneboulé, renversé, les banques centrales par leurs politiques non conventionnelles devant en assumer une part de responsabilité.

Quel brillant économiste a conçu un modèle ou une théorie prenant pour hypothèse que plus les états sont endettés, plus le coût des emprunts d’état diminue et plus les acteurs économiques sont enclins à leur prêter ? Aujourd’hui c’est la quasi-gratuité (taux à 10 ans proche de zéro !), dans un contexte où les dettes explosent, augmentant théoriquement les risques de défaut. Quel prix Nobel a anticipé que des prêteurs accepteraient en ces temps de crise de perdre de l’argent en prêtant à des états impécunieux (taux à court terme devenus négatifs), considérant qu’il y avait moins de risque à détenir de la dette souveraine d’états en quasi-faillite, que de conserver cet argent sur un compte bancaire ou sous un oreiller ! Quel brillant politicien, armé de prestigieux diplômes, a lu un manuel d’économie l’instruisant que toutes les classes d’actifs pouvaient augmenter parallèlement (actions, obligations, immobilier), mettant en défaut le jeu habituel des vases communiquant, à savoir que quand certains actifs montent, d’autres baissent. (nous sommes entrés depuis longtemps dans des systèmes de création de bulles, particulièrement aux Etats-Unis) Quel banquier central, magicien de l’ombre, doté de ce don mystérieux à faire couler la monnaie à partir de rien, a été alerté même dans ses rêves les plus fous que le principe de causalité entre la planche à billets et l’inflation pouvait dans certains contextes être remis en cause ?(on apprend bien à l’école que faire tourner la planche à billet sans rapport avec les fondamentaux économiques crée de l’inflation !). L’inflation aux Etats-Unis reste maîtrisée malgré les 3 QE et la zone euro est menacée de déflation en dépit d’un gonflement significatif du bilan de leurs banques centrales.

Je vous le dis, on marche sur la tête …

Conclusion

Cette opération était attendue par les marchés, toujours soucieux des garanties offertes pour entretenir une euphorie anesthésiante, et la question lancinante qui les préoccupait depuis quelques mois fût non pas de savoir s’il allait le faire, mais comment il allait le faire et combien de milliards d’euros allait-il imprimer? Or cette politique correspond à un véritable dogme, fondé sur des axiomes (par définition non démontrables), qu’il faut renouer avec un peu d’inflation pour retrouver de la croissance, des taux à zéro pour relancer les investissements. La complexité croissante d’une économie mondialisée transforme des causalités linéaires en causalités circulaires, où les causes et les effets se confondent. On a l’impression que les certitudes ont la vie dure, que la pensée économique est restée figée dans un monde qui évolue vite, trop vite par rapport aux capacités d’adaptation des Hommes.


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Alain Desert

Ingénieur en informatique, Alain Desert a longtemps travaillé sur des plates-formes grands systèmes IBM où il a eu l'occasion de faire de nombreuses études de performances. Il est un adepte de l'approche systémique.