Grand débat : faut-il y aller ?

Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,

Mes chers et fidèles lecteurs,

Alors que l’heure du grand débat approche, beaucoup se demandent s’il faut y participer ou pas. Je n’en connais pas encore les modalités précises. Je viens de lire la lettre du président.

Les questions qu’il pose sont bonnes sans être exhaustives mais il ne pouvait pas en être autrement. La méthode est digne d’intérêt. Nous pouvons critiquer ce grand débat et je vais le faire dans quelques instants, mais l’idée de donner la parole à tous est une bonne idée, et personne ne peut être contre.

Evidemment donner la parole ne veut pas dire que nous serons entendus. Ces dernières semaines ne brillent pas par le niveau d’écoute du gouvernement mais par sa politique de répression.

Il y a donc effectivement, de vous à moi, très peu de chance que cela serve franchement à quelque chose, et le Président, qui avait dû remiser sa réforme constitutionnelle dans les cartons, tentera vraisemblablement de la ressortir à ce moment-là.

Il y aura, au bout du compte, une petite dose de proportionnelle comme ce qui était déjà prévu, mais une dose de 10 ou 15 % qui laissera les équilibres inchangés et ne remettra pas en cause le système.

Il y aura une réforme pour intégrer le « RIC », le référendum, avec toute une liste de sujets interdits et de « garde-fous » pour protéger le système des « folies » du peuple. La dernière idée à la mode étant de parler de démocratie, tout en expliquant doctement qu’il ne faut surtout pas laisser totalement la parole au peuple… ce qui est évidemment une drôle de conception de la démocratie.

Nous sommes là au cœur du sujet.

Faut-il donc, alors que l’on sait déjà à quelle sauce le « système » politique voudra manger le peuple, participer au grand débat ?

Oui, uniquement si vous maîtrisez le langage politiquement correct, sinon vous prenez le risque de finir devant le juge !

De vous à moi, je considère que tout grand débat est une belle et bonne chose. Je considère que toute possibilité de prise de parole est une belle occasion de l’ouvrir. Un grand débat c’est génial en théorie. En pratique, c’est une autre histoire !

Pourtant, j’incite chacune et chacun à la plus grande prudence dans le climat actuel.

L’une des raisons d’être de mon engagement c’est justement de débattre et d’alimenter les débats !

L’une des raisons pour lesquelles nous avons ouvert les commentaires c’est justement pour permettre les échanges.

Pourtant, c’est très risqué juridiquement, car chaque commentaire posté peut être évidemment tout simplement illégal.

Je ne porte jamais plainte lorsque je reçois un mail déplacé ou un message d’insultes. Pourquoi ? Parce que je suis assez « voltairien » dans ma conception de la liberté de parole !

On fait dire à Voltaire la citation (apocryphe) suivante : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

La parole n’a pas été libérée, elle est emprisonnée comme jamais !

Aujourd’hui, quoi que vous disiez, quoi que vous pensiez, on vous fait taire en judiciarisant tous les propos tenus, toutes les actions entreprises.

Partout en France, ce n’est que procès, sanctions judiciaires, répression juridique, c’est aussi la « crucifixion » en place cathodique.

Nous sommes passés des « débats » de mon enfance à l’inquisition verbale.

J’entendais, samedi, un « gilet jaune » sur un plateau télé expliquer à une députée de la REM que « non, les soins ne sont pas gratuits en France, que les citoyens les paient via leurs cotisations sociales », ce qui, de vous à moi, est une réalité factuelle.

En France, rien n’est gratuit, car tout est payé via les cotisations sociales, les impôts, les taxes et aussi quand il nous manque de l’argent (tous les ans) par la dette !

Que cela vous plaise ou non, c’est, hélas, la réalité. Nous devrions même pouvoir en débattre !

La réponse « dépitante » de la députée a été de dire au gilet jaune « Monsieur, vous insultez le service public français ». Fin de débat et ferme ta gueule.

Pourtant, dans ce qu’a dit ce gilet jaune, il y avait matière à débat justement, et de surcroît, il n’a pas dérapé ! Il n’a pas dérivé !

Tourner 7 fois notre langue dans notre bouche, mais mieux vaut rester chez nous et la boucler !

Bien sûr que nos gilets jaunes ont plein de choses à dire ! Des choses passionnantes. Mais vous n’avez pas le droit d’en parler les gars !

Ce qu’il va se passer ? Simple. Un ou deux bobos bien formés en politiquement correct et animation de débat sauront vous faire sortir de vos gonds. Vous finirez par dire une connerie, et les forces de l’ordre, qui seront présentes jamais très loin pour assurer la « sérénité » des « échanges » « constructifs » et forcément « ouverts » dans le cadre d’une « démocratie » « participative » « renouvelée » et « modernisée », vous embastilleront pour (rayer la mention inutile) :

– menaces à personne dépositaire de l’autorité publique, si vous dites par exemple « un coup de fourche dans le derche vous ferez du bien » +
– insultes et injures publiques, si vous dites par exemple au bobo parisien qui sera descendu, condescendant pour l’occasion, « pauvre trou du cul aux chaussures pointues t’es qu’un pauvre connard qui ne sait pas de quoi il parle et t’a encore rien vécu » l
– racisme ou une phobie quelconque, si vous dites par exemple « y’en a marre de ces centres de migrants, on ne se sent plus comme avant » ;
– organisation illégale d’une manifestation non déclarée, si vous dites par exemple sur un réseau social quelconque « tous devant la salle des fêtes de Troutrou la Friboisette pour accueillir nos mamamouchis en itinérance auprès du peuple » ;
– utilisation abusive de l’avertisseur sonore de votre véhicule, si vous klaxonnez au passage du convoi des dites « autorités » mamamouchesques en goguette ;
– rébellion, si vous dites par exemple à un gendarme qui veut vous faire sortir de la salle « me touche pas », accompagné d’un geste de recul à son égard l
– et puis vous avez aussi les outrages à personne dépositaire de l’autorité publique, les incitations à la haine, aux discriminations, ou aux violences, etc.

Je pourrais continuer à vous faire toute la liste à la Prévert de ce que vous risquez si vous l’ouvrez à mauvais escient.

On ne peut pas demander la liste des donateurs à une cagnotte et qui ne pensent pas comme vous et après vouloir qu’ils viennent débattre !

Vous avez aujourd’hui une secrétaire d’État qui demande la liste de ceux qui ont versé dans une cagnotte pour « incitation à la haine ou la violence », ce qui est évidemment très douteux.

Tellement douteux qu’elle a fini par se raccrocher aux branches en expliquant que c’était pour savoir si des « puissances étrangères » ne finançaient pas les violences et les casseurs... Bien sûr ! Et la marmotte met le chocolat dans le papier d’alu !

Vous voyez bien que chaque acte, chaque action est potentiellement rapidement porteuse de conséquences judiciaires ou juridiques graves.

Il n’y a pas de liberté de parole possible dans un tel climat de répression légal.

N’ayez aucune naïveté à ce sujet.

Le propre d’un débat c’est d’échanger avec des gens qui pensent l’opposé de ce que vous croyez. Si vous criminalisez les donateurs à une cagnotte, vous criminalisez ceux avec qui vous voudriez débattre, c’est-à-dire ceux qui vous sont opposés. Au passage, si vous considérez qu’ils ont tort, vous vous privez aussi de la chance de les convaincre par les mots et par la raison et vous perdez la possibilité de les ramener vers votre panache blanc.

En disant cela, je ne justifie ni ne condamne le bien-fondé ou pas d’une cagnotte ou d’une autre.

Je dis juste que cela revient à faire inviter les poules par un renard ! Cela se termine mal en général… pour les poules !

La conclusion est très simple.

Un vrai grand débat n’est valable, que si ce dernier s’accompagne, par avance, d’une autorisation express de la libération de la parole, d’autant plus que l’on demande à des « non-professionnels » de la parole de l’exercer.

Un grand débat n’est possible que si « rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous ».

Si « tout ce que vous dites peut-être retenu contre vous », alors, mes amis, mieux vaut considérer sérieusement l’hypothèse de se la fermer et de rester chez nous. De toutes les façons, j’ai foot les samedis avec les enfants, il y a la partie de crapette, sans oublier qu’il faut bien ranger la cave !

Pour résumer, vous pouvez l’ouvrir si vous êtes bien sûr de ce que vous allez dire d’un point de vue légal… Et ce n’est pas facile, croyez-moi !! Surtout si vous êtes passablement énervé, et il y a des sujets politiques qui font vite grimper certains dans les tours !

Compte tenu du climat délétère, les conditions de liberté et de sécurité d’expression ne sont pas forcément requises pour aller s’exposer publiquement.

De l’autre côté, si les gilets jaunes, et le peuple en colère, veulent pouvoir débattre, nous devons évidemment assurer la sécurité physique de ceux qui viennent à notre rencontre, car on ne peut pas exiger d’être légitimement entendu quand on veut dire des choses, et casser la figure de celui qui vient prendre connaissance de pensées qui peuvent lui être pour le moins… assez étrangères !

Je suis favorable à ce que nos pensées soient exprimées de manière frappante à nos mamamouchis, et c’est ce que je tente de faire à peu près tous les jours, mais je parle bien évidemment de « frappantes » verbalement !!!

Il ne faut donc pas refuser par principe le grand débat.

Il est au contraire une grande chance pour tous si… chacun accepte l’autre dans ses différences, et parfois dans ses outrances verbales.

La violence arrive quand les mots ne sont plus suffisants. Il faut donc autoriser, dans cette parenthèse démocratique, tous les mots pour qu’ils puissent décrire tous les maux.

Il ne faut donc pas prendre le risque d’y aller tant que nous n’avons pas la garantie que rien de ce que nous dirons ne pourra nous être reproché.

Que le débat serve et soit utile est une chose, et l’on peut raisonnablement décider de lui donner sa chance ! Mais si on vous demande de « parler » sans garantir votre « sécurité verbale », alors c’est une mascarade démocratique qui doit être désignée pour ce qu’elle est. Une mascarade…

Et comme disait le Général de Gaulle, « quand on est couillonné, on dit : je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! »

Ici, pas la peine de foutre le camp ! Il suffit de ne pas y aller.

On ne peut penser pour panser que lorsque l’on est autorisé à poser les mots sur les maux.

Le président apporte un début de réponse à cette question. Voici ce qu’il dit très exactement et c’est très important. Lisez ce passage avec la plus grande des attention:

« Pour garantir votre liberté de parole, je veux que cette consultation soit organisée en toute indépendance, et soit encadré par toutes les garantie et de transparence ». Relisez et relisez encore. Il n’est en aucun cas stipulé que nous ne risquons rien en parlant.

C’était l’évident prérequis que nous étions en droit d’attendre. L’absence de sécurité verbale est la seule véritable raison de ne pas jouer au débat!

Nous n’y sommes pas du tout.

C’est fort triste.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !

Article écrit par Charles Sannat pour Insolentiae


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Charles Sannat

Charles SANNAT est diplômé de l'Ecole Supérieure du Commerce Extérieur et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques. Il commence sa carrière en 1997 dans le secteur des nouvelles technologies comme consultant puis Manager au sein du Groupe Altran - Pôle Technologies de l'Information-(secteur banque/assurance). Il rejoint en 2006 BNP Paribas comme chargé d'affaires et intègre la Direction de la Recherche Economique d'AuCoffre.com en 2011.

Il rédige quotidiennement Insolentiae, son nouveau blog disponible à l'adresse http://insolentiae.com

Il enseigne l'économie dans plusieurs écoles de commerce parisiennes et écrit régulièrement des articles sur l'actualité économique.