Si grandes écoles, si petites élites... (extrait)

“Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite.” - Gustave Le Bon

« Académie française : la dénigrer, mais tâcher d’en faire partie si on peut », écrivait Balzac dans son célèbre Dictionnaire des idées reçues, également appelé Catalogue des opinions chics. Cette posture vaut aujourd’hui pour les grandes écoles. Faites le test ! Dans un dîner en ville, quelle que soit la qualité, l’origine ou l’humeur de vos convives, dauber sur les grandes écoles, c’est toujours avoir l’assurance d’une sorte d’assentiment général…

Preuve irréfutable que ces vénérables institutions ne sont plus à la mode, la même stratégie se révèle extrêmement porteuse dans les milieux médiatiques. Dire du mal des grandes écoles permet de voir s’ouvrir les pages de nombreux journaux et maisons d’édition, et – qui sait ? – de recueillir l’estime rare de quelques sociologues issus, eux, d’obscurs laboratoires universitaires. Le nec plus ultra ? Avoir suivi l’enseignement d’une grande école mais s’appliquer à la descendre en flammes aussitôt son diplôme obtenu sous prétexte qu’elle ne serait pas assez ouverte, moderne, égalitaire, etc. !

Ainsi, depuis des années, on ne compte plus les ouvrages d’anciens énarques critiquant l’Ecole nationale d’administration (ENA), voire réclamant carrément sa suppression. Et cette sorte d’autoflagellation a même gagné les écoles de commerce depuis que Florence Noiville s’est taillé un joli succès de libraire avec ce titre fleurant bon la mauvaise conscience : J’ai fait HEC et je m’en excuse. Ne nous faisons pas d’illusions : les autres écoles suivront. Ni l’Ecole polytechnique, ni l’ENS ne seront épargnées.

Comment expliquer une attitude aussi étrange ? Pour quelles obscures raisons des hommes et des femmes dépensent-ils une énergie folle pour dénigrer un diplôme qu’ils ont obtenu de haute lutte après un cursus scolaire ardu ?

Les sentiments contradictoires – voire schizophréniques – qui s’emparent de nos compatriotes aussitôt qu’il est question des institutions emblématiques de notre histoire y ont certainement leur part. Les grandes écoles sont en effet une pure émanation de l’esprit français. Elles sont à la France ce que le défilé du 14 juillet est à notre histoire récente : une continuité du faste monarchique et de l'élitisme républicain, un objet de fascination dans le monde entier… et de crispation pour certains chez nous. Parce qu’elles catalysent toutes les contradictions d’un pays éternellement tendu entre aspiration à la grandeur et passion pour l’égalité.

[…]

Reprocher aux grandes écoles de sélectionner les plus capables et les plus motivés et de viser à forger des élites, c’est leur faire un mauvais procès. Il ne viendrait à personne l’idée saugrenue de reprocher aux facultés de médecine de dispenser une formation trop élitiste aux futurs médecins. De même, on ne leur demande pas de sélectionner les chirurgiens en veillant d’abord à ce qu’ils soient à l’image de la société. On leur demande de viser l’excellence, de sélectionner les meilleurs étudiants en recourant exclusivement à des critères de compétence. Pourquoi donc devrait-il en être autrement pour les grandes écoles d’administration, de commerce ou d’ingénieurs ? Pourquoi donc faudrait-il que le recrutement de personnes appelées à exercer leurs talents dans les administrations et les entreprises obéissent à d’autres critères ?

La vraie question à poser à propos des grandes écoles n’est donc pas de savoir si elles ne seraient pas par hasard trop élitistes, ou pas assez égalitaires, mais plutôt de savoir si elles forment réellement des élites politiques, économiques et scientifiques adaptées aux nouveaux défis que doit relever la France.

Ceci est un extrait du livre « Management. Le grand retour du réel » écrit par Philippe Schleiter paru aux Éditions VA Press. (ISBN-13: 979-1093240367). Prix : 18 euros.

Reproduit ici grâce à l'aimable autorisation des auteurs et des Éditions VA Press.


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