Le vrai message des grévistes de la SNCF : Touchez pas au grisbi !

Avec leur grève les cheminots, dont le nombre devrait être réduit de
1% par la SNCF en 2014, ont surtout manifesté contre l'abolition de
leurs privilèges.

Les grèves que nous vivons actuellement à la SNCF sont très révélatrices d'un certain esprit dont nous souffrons parfois. Alors que la France se trouve dans une difficulté qui ira croissante et que certaines réformes, telles que celles des retraites, semblent inexorables, la réforme viendra lorsqu'il sera déjà trop tard. Sur tout le spectre politique, s'il y a une unanimité presque parfaite autour de la question de la baisse des dépenses publiques, personne ne s'accorde quant à la source des économies à réaliser, ce qui mène à l'immobilisme.

C'est pourquoi le contribuable finance à grands frais toute une série d'avantages accordés à telle ou telle catégorie de la population, sous la forme d'exonérations de prélèvement ou autres, pour des raisons, certes parfois encore valables, mais d'autres fois totalement dépassées. Le cas des retraites est un exemple parfait de cette situation car des dizaines de régimes spéciaux s'accumulent en face du régime général et ces régimes concernent des populations extrêmement variées allant des retraités d'EDF-GDF à ceux de la Banque de France, de ceux de la Comédie-Française aux anciens parlementaires, des fonctionnaires européens aux religieux d'Alsace-Moselle.


Il en est de même pour les cheminots de la SNCF et de la RATP qui bénéficient parfois d'avantages non négligeables, héritage du XIX° siècle et de la pénibilité d'un travail de plus en plus difficile à admettre du fait du progrès technique, comme un régime spécial de retraite très favorable et une sécurité de l'emploi totale. Les grèves que nous vivons actuellement dans le secteur du rail ne portent pas tant sur la réforme ferroviaire, qui va finalement plutôt dans le sens d'une réunification souhaitable de la SNCF et de RFF, ce que les syndicats de cheminots réclament depuis la séparation de ces deux entités.


Alors pourquoi cette grève ? Le véritable enjeu est bien celui du statut de cheminot qu'il faudra revoir à terme. Les syndicats qui appellent à la grève tentent en réalité de faire passer le message qu'ils sont en capacité de mobiliser leurs troupes dans le cas où, pour sauver la SNCF nous en viendrions à toucher à leur statut. Le risque est alors de voir la SNCF sombrer définitivement du fait du pouvoir de nuisance de certains de ses salariés, comme ce fut le cas du port de Marseille, mort étouffé par l'intransigeance des syndicats de dockers.


Ce mouvement gréviste est d'autant plus difficile à comprendre qu'il est organisé par une petite minorité de salariés de la SNCF qui font peser le poids de leur contestation sur un monde du travail déjà aux abois à cause de la crise. Leur sécurité de l'emploi ferait rêver bien de ceux qu'ils pénalisent par leur action, le lycéen qui passe son bac, dont le résultat pourrait conditionner toute sa vie professionnelle future, le jeune précaire qui va rater son entretien d'embauche et restera au chômage, le salarié qui va perdre son travail à cause des retards que lui font subir la SNCF et la RATP régulièrement, l'indépendant qui va perdre la clientèle que son concurrent aura capté en son absence et de tant d'autres encore qui ne sont pas protégés et qui luttent au quotidien pour rester la tête hors de l'eau.


Il ne s'agit pas de remettre en cause le droit de grève qui est un droit nécessaire dans une République qui se veut « sociale » comme l'affirme l'Article premier de notre Constitution. Il est dangereux non pas d'user d'un droit, mais d'en abuser, car face au droit de grève dans certaines catégorie de la fonction publique, se tient le droit de l'usager, donc du contribuable, à la continuité du service public. En ce sens les initiatives en faveur du service minimum sont fondamentales bien qu'elles doivent aller plus loin qu'elles ne vont aujourd'hui où une petite minorité de grévistes (11.8% le 18 juin, c'est-à-dire 16 points de moins qu'au premier jour de la grève) parvient à nuire aux usagers et à paralyser une partie de l'économie nationale.


En effet, les coûts de cette grève risquent d'être importants. Si le multiplicateur keynésien signifie, schématiquement, qu'un investissement public supplémentaire dans l'économie engendre une hausse de l'activité économique globale plus forte encore que la dépense initiale, il signifie également que le retrait d'un investissement public (ici, du travail que les cheminots grévistes n'effectuent pas) engendre une baisse de l'activité économique qui sera d'autant plus importante que la grève sera longue. D'ailleurs, les industriels de la chimie ont déjà fait savoir que l'impact de cette grève sur leur secteur sera grave si la grève se prolonge. Ce handicap imposé à l'économie nationale toute entière pourrait être d'autant plus fort qu'en pénalisant une part des candidats au baccalauréat de cette année, les grévistes détruisent du capital humain en devenir et limitent peut-être les perspectives d'avenir de certains jeunes qui auront été pénalisés dans leur épreuve par ce stress supplémentaire l'un des jours les plus importants de leur vie. Une telle grève induit enfin un coût d'image à la fois pour le service public et pour les fonctionnaires en général, ce qui n'est pas sain en période de crise comme la nôtre, mais aussi un coût d'image pour la France aux yeux d'investisseurs étrangers qui pourraient se satisfaire du stéréotype du Français gréviste et destiner ses capitaux à d'autres économies réputées plus fiables.


En creux, on perçoit le rôle essentiel des services publics dans l'économie. On ne dira jamais assez que les fonctionnaires et la fonction publique sont essentiels à notre dynamisme économique et à la préparation de notre avenir et de notre bien-être, qu'ils soient enseignants, praticiens hospitaliers, magistraux, gardiens de la paix ou encore militaires. On mesure trop mal la contribution énorme qu'ils apportent à l'économie du pays en ne tenant compte dans le PIB que du coût du service public et pas de la valeur ajoutée qu'ils produisent et qui est, il est vrai, difficilement mesurablement avec objectivité. Pourtant, un service public performant est le cadre essentiel d'un système économique dynamique et il devrait jouer le rôle de catalyseur de l'activité économique en gagnant en efficacité et en s'adaptant à ses besoins plutôt que celui de frein crispé sur la défense d'« acquis sociaux » parfois archaïques.


Avec Gwenaël Le Sausse


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Pascal de Lima

Pascal de Lima est un économiste de l'innovation, knowledge manager et Professeur à Aivancity proche des milieux de cabinets de conseil en management. Essayiste et conférencier français  spécialiste de prospective économique, son travail, fondé sur une veille et une réflexion prospective, porte notamment sur l'exploration des innovations, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques. Après 14 années dans les milieux du conseil en management et systèmes d’information (Knowledge manager auprès de Ernst & Young, Cap Gemini, Chef Economiste-KM auprès d'Altran 16 000 salariés - dont un an auprès d'Arthur D. Little...), il fonde Economic Cell en 2013, laboratoire d’observation des innovations et des marchés. En 2017, il devient en parallèle Chef Economiste d'Harwell Management et en 2020, Professeur en économie de l'innovation à Aivancity.

Diplômé en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PhD), de Panthéon-Sorbonne Paris 1 (DEA d'économie industriel et de l'innovation) et de Grandes Ecoles de Commerce (Mastère spécialisé en ingénierie financière et métiers de la finance), il anime des conférences sur les métiers de demain dans les Universités et Grandes ecoles.

De sensibilité social-démocrate (liberté, égalité des chances first et non absolue, rééquilibrage par l'Etat in fine) c'est un adepte de la philosophie "penser par soi-même" qu'il tente d'appliquer à l'économie.