La « guerre des poumons » n'aura pas lieu !

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La récession en France pourrait être de 8% en 2020.

La fin du confinement, que chacun appelle de ses vœux, ne suivra pas la logique qu’on met en place au sortir d’une guerre : pas de vainqueurs, ni de vaincus ; pas de remise en cause des frontières et pas de retour à une économie de paix. Il n’empêche qu’une logique de ruptures pourrait apparaître.

L’image de la « guerre contre le virus » a été beaucoup utilisée tout au long des dernières semaines. Sans doute pour appeler à l’unité et à l’effort de tous dans la lutte contre la maladie. Alors qu’on parle beaucoup et partout de sortie du confinement, ce qui participe d’anticipations positives sur les marchés, sans doute va-t-on s’apercevoir que la façon dont cela va se passer a peu de choses à voir avec la dynamique en œuvre à la fin d’un conflit armé. D’où la question de la grille de lecture à utiliser.

Au sortir d’une guerre, trois considérations sont essentielles :

Les vainqueurs et les vaincus ; La géographie d’après-guerre ; Le passage d’une économie de guerre à une économie de paix.

Comment utiliser ces concepts aujourd’hui ?

1. Pour sûr, il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu. Mais des pays seront considérés comme ayant mieux gérés l’épidémie que d’autres. En Europe continentale, le système allemand sera apparu comme étant plus efficace que celui des pays latins. Par ailleurs, les deux importants pays anglo-saxons, que sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ont été à la peine ; et ceci malgré l’organisation très différente de leurs systèmes de soin. Quant à la Chine, le succès dans la lutte contre la maladie est terni par un soupçon de manque de sincérité des informations communiquées. Fort de ces expériences, chaque pays va se réformer. Sans que la hiérarchie entre eux ne soit vraiment modifiée.

2. Bien sûr, il n’y aura pas de modification de frontières (le Haut-Adige ne va pas devenir autrichien !) et aucune nouvelle zone d’influence ne va pas apparaître. En revanche, la géographie des chaines de valeurs va sans doute être questionnée. Mais opposer la relocalisation à la délocalisation est sans doute une grille d’analyse trop simple. Spontanément, c’est-à-dire en ne suivant qu’une logique d’entreprise, le concept de « translocalisation » (déplacement et multiplication des lieux de production, sans pour autant relocaliser) est probablement plus adapté. Il faut pourtant aussi intégrer la logique politique. Quels peuvent-être les effets d’une forte priorité donnée à la lutte contre le réchauffement climatique ou d’une nette montée des nationalismes ?

3. Evidemment, l’économie n’a pas été réorganisée profondément, comme c’est le cas au cours d’une guerre. A ce titre, la question du passage à une économie de paix ne se pose pas. Il n’empêche que tous les appareils productifs n’ont pas traversé la période de l’épidémie de la même façon. On peut en la matière rappeler la grille proposée par l’OCDE. Elle mêle poids des secteurs entravés dans l’économie (commerce de détail, transport et tourisme), capacité à développer le télétravail et potentiel de soutien et de relance de l’activité. Disons que l’Allemagne paraît mieux placée que la France et la France mieux positionnée que l’Espagne ou l’Italie. Et puis il y a la double problématique de la dette et de l’inflation. Elle est très présente au sortir d’un long conflit armé généralisé. Curieusement, elle apparaît aujourd’hui, après une épidémie dont on peut avoir l’impression qu’elle ne durera pas très longtemps ; au moins dans sa première phase. Va-t-on loger des « tombereaux » de titres d’Etats dans des bilans « aux poches profondes » (banques centrales ou autres institutions financières) et va-t-on recréer des « caisses d’amortissement » ? C’est probable. A court terme, la résurgence de l’inflation ne paraît pas un risque majeur. Au-delà, la perspective est moins nette. Quid des effets, d’une part, de l’augmentation des dettes publiques et des bilans des banques centrales et d’autre part, d’une remise en cause des règles de répartition de la richesse créée ? Le tout en « gardant un œil » sur le degré d’ouverture des économies. Le point est à suivre.

Dans ces conditions, quelle grille de lecture pour « penser demain » ? A aujourd’hui, je proposerai la très classique opposition entre retour sur les tendances précédentes, voire accentuation, et rupture. Prenons quelques sujets (sans ambition d’être exhaustif) et voyons de quel côté, le fléau de la balance penche-t-il ?

Pas de vaccin ; moins de contacts : rupture, mais pour combien de temps ? En sachant pour autant que les graines d’un monde moins ouvert ont déjà été plantées ;

Une société qui refait davantage de place au collectif et au non-marchand : rupture, mais qui peut assurer que les Etats seront dans une situation financière leur permettant de faire face ?

L’approche du stakeholding l’emporte sur celle du stockholding et tant les dirigeants d’entreprise que leurs actionnaires admettent que les returns on equity doivent baisser : rupture, mais avec alors quelles implications sur le financement des systèmes de retraite par capitalisation ?

Tout ceci est encore balbutiant. Mais comment ne pas sentir qu’« accoucher d’un monde nouveau » est compliqué et que les forces de rappel sont puissantes.

Finissons en revenant sur l’analogie guerrière pour rappeler un passage de La Peste d’Albert Camus. Le nombre de personnes décédées à l’intérieur de la prison d’Oran est très élevé ; aussi parmi les gardiens. Il est donc décidé de décerner à titre posthume à ceux d’entre eux morts en service la médaille militaire. L’armée s’y oppose et on leur remet la « médaille de l’épidémie » !


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.