Immigration : ce que disent vraiment les rapports de l'OCDE

Selon l'OCDE, ramener le taux d'emploi des immigrés au taux d'emploi
des natifs (native-born en anglais) permettrait de faire gagner 0,5 %
de PIB à la France et plusieurs autres pays de l'OCDE.
A seulement deux jours des élections européennes, le sujet de l'immigration fait son grand retour, à la suite de deux rapports publiés par l'OCDE le 20 mai et de l'intervention de Nicolas Sarkozy sur la necéssité de revoir l'espace Schengen et la "politique migratoire française". Mais que disent réellement ces deux rapports de l'OCDE ? Derrière la news reprise par tous les journaux de la très forte hausse de l'immigration en Allemagne entre 2011 et 2012 (+33%) et le fait que l'Allemagne soit devenu le second pays d'accueil au monde derrière les Etats-Unis, ces deux rapports de seulement quelques pages contiennent de nombreuses informations sur l'évolution et les effets de l'immigration. Décryptage.

 Les deux rapports en question sont "Is migration really increasing?" et "Is migration good for the economy?", et répondent donc, comme leur nom l'indique, à deux questions : (1) est-ce que l'immigration augmente réellement et (2) est-ce que l'immigration est une bonne chose pour l'économie d'un pays. Le sujet de l'immigration est un sujet sensible : difficile de parler objectivement de cela sans se faire traiter de raciste ou de bobo-communiste. Pourtant, il existe des statistiques et des études permettant de répondre à ces différentes questions sans rentrer dans un extrême ou dans un autre.

Le Captain' avait déjà traité la question de l'immigration dans deux articles "La réalité de l'immigration en France : chiffrage et statistiques" et "La réalité de l'immigration en France : la suite !" (mars 2012), mais voici de nouveau quelques statistiques. Selon le rapport de l'OCDE, l'immigration a atteint un plus haut historique en Allemagne, mais aussi en France, en Finlande et en Suède, "bien que pour ces trois derniers pays, le nombre de migrants en pourcentage de la population soit faible". Si l'on se concentre sur les entrées de personnes étrangères et en utilisant la Base de données sur les migrations internationales (source : OCDE), on voit rapidement que la différence entre la France et l'Allemagne est clairement significative, en niveau comme en variation (environ 840.000 entrants en Allemagne en 2011, contre environ 140.000 en France... et avec une forte augmentation en Allemagne en 2 ans)

immigration

Comment expliquer cette forte variation en Allemagne ? En désagrégeant les entrées par nationalité, il est possible d'expliquer cela par des migrations intra-Union Européenne, avec une forte hausse des arrivées en provenance des pays de l'Est de l'Europe (Bulgarie, Roumaine, Pologne) et du Sud de l'Europe. Et pourquoi l'Allemagne ? Allez voir le taux de chômage en Allemagne, et vous aurez une bonne partie de votre réponse.

flow germany

Il est cependant important de considérer non pas uniquement le nombre d'entrées, mais aussi le nombre de sorties, puis de ramener ça en pourcentage de la population : ce que l'on appelle le flux migratoire net, en pourcentage de la population. Et cela nous donne le graphique suivant, avec la France en queue de peloton de l'Union Européenne :

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Mais est-ce que l'immigration est bénéfique pour une économie, et sous quelles conditions ? Différentes études ont tentés de répondre à cette question, avec des conclusions assez partagées selon les modes de calculs et les pays. D'un point de vue du marché du travail, l'arrivée d'immigrants permet de corriger les déséquilibres entre l'offre et la demande dans de nombreux secteurs (construction, industrie, travail peu qualifié...). Selon les estimations de l'OCDE, les immigrants représentent 70% de la hausse de la population active en Europe. En effet, la natalité étant faible dans la majorité des pays Européens, c'est l'immigration qui permet d'augmenter la population active en contribuant ainsi à la hausse du PIB (mais pas nécessairement à la hausse du PIB par tête).

 

D'un point de vue fiscal (recettes et dépenses liées à l'immigration), les différentes recherches concluent à un effet à peu près nul de l'immigration : d'un côté les immigrants payent des impôts et de l'autre ils reçoivent des aides.

 

"Immigrants are thus neither a burden to the public purse nor are they a panacea for addressing fiscal  challenges. In most countries, except in those with  a large share of older migrants, migrants contribute  more in taxes and social contributions than they receive in individual benefits." (OECD, 2014)

 

Au total, l'effet sur le déficit d'un pays de l'immigration est fortement relié au taux de chômage des immigrants ; impossible de comparer l'immigration uniquement en volume, sans prendre en compte le type d'immigration. Par exemple en Suisse ou au Luxembourg, l'effet de l'immigration sur les recettes fiscales du pays serait de +2% (donc bénéfique). Sans tomber dans les clichés racistes, il faut bien avouer que le type d'immigration en Suisse et au Luxembourg n'est pas la même que celui en France. Dans notre pays, le taux de chômage chez les immigrés est bien supérieur à celui du reste de la population. En 2012, le taux de chômage des immigrés hors UE était supérieur à 20%, contre environ 9% pour l'ensemble des non-immigrés (source : INSEE).

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Une phrase dans le communiqué de presse de l'OCDE a été très mal interprété de la part de certain journaliste : "amener le taux d'emploi des entrants au niveau de celui des travailleurs natifs représenterait un gain fiscal notable et un impact budgétaire sur le PIB de 0,5% en France". A partir de cette phrase, et avec un raccourci qui pourtant mène dans un mur, une conclusion simple serait donc de dire "l'immigration coûte chaque année à le France 0,5% de PIB, soit environ 10 milliards d'euros". Mais ce n'est pourtant absolument pas ce qui est dit par l'OCDE, qui estime simplement le gain supplémentaire en cas de baisse du taux de chômage des immigrés, mais sans jamais parler de l'effet net global actuel de l'immigration. Ce n'est pas parce que quelque chose vous rapporterait 10 milliards de plus sous certaines conditions que cette même chose ne vous rapporte déjà pas quelque chose actuellement (ni l'inverse d'ailleurs, mais le Captain' souligne simplement l'impossibilité de conclure quoi que ce soit sur le niveau ou l'effet net avec uniquement une donnée sur une variation sous conditions).

Conclusion : Ouvrir totalement et sans aucune condition les frontières ne semble pas être l'idée du siècle ! Mais accuser l'immigration d'être la source de tous les maux français est encore plus stupide... Comme le souligne l'OCDE, l'immigration n'est pas la panacée, mais ce n'est pas non plus un fardeau ! En période de crise, il est toujours plus facile d'accuser les autres (l'étranger) plutôt que de se remettre en question. Le Captain' n'a rien contre les euro-sceptiques, à partir du moment où les raisonnements sont basés sur des statistiques véridiques et des analyses non-idéologiques. Pour résumer, si vous voulez allez voter contre l'Europe ou contre l'euro à cause des étrangers ou de l'euro trop fort, et bien n'hésitez pas à vous casser une jambe samedi soir en boîte... S'il vous reste vos deux jambes, n'oubliez pas d'aller voter dimanche !


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Captain Economics

Doctorant en économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et professeur d'économie à l'IESEG Paris, Thomas Renault est le créateur du site Captain Economics, un blog ayant pour but de démystifier l'économie, en abordant cela sans prise de tête ni prise de parti.