La normalisation en souffrance du taux de profit

3,1 millions
La France compte 3,1 millions de PME.

Pourvu qu’elle soit applicable pour toutes les entreprises juridiquement constituées, la normalisation du taux de profit sur capital éliminera une très pernicieuse anomalie d’organisation de l’économie de marché.

Le profit, au sens univoque de ce mot en économie objective (Economie Matin du 27 avril), est la rémunération du placement en capital, ce dernier également au sens univoque qu’il prend dans le même contexte (Economie Matin du 7 avril). Le taux par lequel s’exprime le prix de l’échange du service de ce placement contre du profit est par rapport à une valeur du placement. Mais quelle valeur ? En existe-t-il une qui vaille pour un placement en capital d’une entreprise aussi bien en nom personnel qu’en société, et si en société aussi bien par actions négociables que par actions restituables (Economie Matin du 20 avril) ?

Oui, il en existe une : le capital exploité

Il y en a une dont on comprend bien que se détournent ceux qui voient à la suite de Léon Walras les prototypes du pur marché dans les salles de vente aux enchères en général et dans les bourses de titres financiers en particulier. Pour eux, ce sont les cours des actions négociables et les taux d’intérêt d’autres titres négociables qui sont des prix systémiques de première importance, non les taux de profit sur capital. Ils sont beaucoup plus créditistes et affairistes que capitalistes et objectivistes, même quand ils font semblant de ne pas comprendre que ces distinguos puissent être sensés. De leur point de vue, les entreprises dont les parts de capital social ont un autre statut que celle d’une action négociable et les entreprises en nom personnel voyagent dans des compartiments annexes de la voiture principale, laquelle ne serait ce qui se fait de mieux que si l’effet de levier par endettement en est le deus ex machina.

Conformément à ce que l’expression « fonds propres » signifie au pied de la lettre – propre : qui appartient à –, il n’y a rien de tel dans le financement de n’importe quelle entreprise : un fonds propre n’existe qu’au bilan d’un particulier ou d’une association non commerciale ; et là c’est la situation nette qui en donne le montant, positif ou négatif. Aussi bien pour une entreprise en nom personnel que pour une société commerciale (une société civile en est de fait souvent une), le capital exploité est égal au capital qui figure à leur bilan, le cas échéant augmenté des réserves et corrigé du report à nouveau.

Des comparaisons que tout un chacun doit pouvoir faire

Notons que dans le cas des placements en actions d’une société, le taux de profit sur capital exploité et le taux de dividende par rapport à la valeur exploitée par action sont les mêmes. Ce n’est pas négligeable. Il est pour le moins intriguant que les notifications de distribution de dividende ne comportent aucune indication de taux de rendement, ce alors même que les rendements des placements en capital et en crédit (livrets, obligations) doivent être aisément comparables par les épargnants, dans une économie qui a vraiment pour principe actif d’organisation la concurrence.

La norme de taux de profit dont je viens d’indiquer le mode de calcul vaut aussi bien pour n’importe quelle société commerciale que pour toute entreprise en nom personnel. Ce que son application ajoute au système de poids et mesures est l’expression d’un prix, symétrique à ce qu’est pour les intérêts le TAEG, taux annuel effectif global. La concurrence économique autrement qu’en trompe l’œil nécessite la comparaison facile des prix. En l’absence d’un taux normalisé de profit sur capital, l’organisation de l’économie de marché reste trop tendancieuse car alors exagérément voué au chalutage de plus-values, chalutage facilité par l’absence d’un taux normalisé de profit sur capital.

Toutes les entreprises juridiquement constituées sont en concurrence sur le marché de leur financement permanent. C’est pourquoi l’organisation de la concurrence reste entachée d’une lacune si, entreprise par entreprise, les taux de profit sur capital font partie du secret des affaires et si, secteur d’activité par secteur d’activité, les rendements moyens en profit du capital sont un point aveugle de l’appareil statistique.

Amorce de la distinction entre rentabilité et profitabilité

En tant qu’élément du vocabulaire économique, la désignation « taux d’intérêt » prête moins à confusion que les désignations « taux de marge », « taux de bénéfice », « taux de profit ». Un taux d’intérêt exprimé en pourcentage n’a pour seule base 100 que le principal prêté. Les trois autres taux sont par rapport au montant soit d’un stock, comme c’est le cas pour un taux de profit sur capital, soit d’un flux. Beaucoup d’erreurs élémentaires sont commises au moyen de bases 100 de nature différente subrepticement permutées.

Avec P de profit, C de capital, V de ventes ou de valeur ajoutée, convenons de dire que le taux P/C mesure une rentabilité et que le taux P/V mesure une profitabilité. Ce choix de vocabulaire facilite le discernement de trois faits. 1) Les taux P/C et P/V ayant le même numérateur, un troisième ratio règle leur rapport : P/C = P/V fois V/C. 2°) V/C mesure une productivité, je reviendrai sur ce choix terminologique dans un article suivant. 3) Rien n’autorise à supposer qu’une rentabilité et sa profitabilité correspondante varient en toute circonstance dans le même sens. Au contraire, un bon paquet d’indices conduit à se demander si les tendances d’évolution de la rentabilité moyenne du capital et de la profitabilité moyenne des entreprises sont sur longue période différentes.

Non aux qualifications boiteuses

Il s’enseigne qu’il y a des rentabilités qui pour les unes sont financières et pour les autres commerciales ou économiques. Dans cette rhétorique, les taux de marge sur stock, et avec eux les taux de profit sur capital, sont des rentabilités financières, alors que les taux de marge sur flux, et avec eux les taux de profit sur vente ou valeur ajoutée, sont des rentabilités qualifiées de commerciales ou d’économique. Ces qualifications sont fallacieuses pour deux raisons. 1) Le financier est de fait, pour le meilleur et pour le pire, un sous-ensemble strict de l’économique. 2) Ce qui est commercial n’est pas non financier, même en cas d’apports en nature et de trocs – même en cas de trocs, je le répète à l’attention des afficionados des systèmes d’échange local (450 SEL en France aujourd’hui dit-on dans les milieux de « l’économie sociale et solidaire »).

De plus, le faux nez des rentabilités dites soit financières soit commerciales ou économiques est pratiquement inefficace. Particulièrement en entreprise mais pas seulement, très nombreuses restent les occurrences dans lesquelles une marge exprimée en valeur relative d’un flux ou d’un stock continue à être appelée « rentabilité » tout court. C’est ainsi que les plus faibles taux de marge sur ventes, par exemple ceux de l’eau en bouteille en commerce de gros ou de détail, restent très souvent réputés être les moins rentables alors que les mêmes marges en valeur absolue rapprochées de l’investissement qui permet de les dégager se révèlent souvent convenables ou confortables, voire très confortables. En règle générale, les conséquences sont loin d’être vénielles : des activités sont abandonnées et des emplois supprimés en arguant d’un manque de rentabilité alors qu’il s’agit d’une faible profitabilité qui par un ratio de type V/C (productivité) assez élevé procure une rentabilité suffisante !

La réduction de la dispersion des taux de profit sur capital favorise l’augmentation du stock national de capital

Le motif, à mon avis le plus décisif, qui conduit à considérer que la publicité des taux moyens de profit sur capital incombe aux pouvoirs publics, est le théorème qu’énonce l’intertitre ci-dessus. Le raisonnement qui débouche sur la démonstration de ce théorème est comme suit.

Supposons un pays où les entreprises sont réparties en deux secteurs, A et B. La rentabilité moyenne du capital est dans le secteur A de 4 %, dans le secteur B de 12 %, dans ces deux secteurs réunis de 7 %. Si la rentabilité moyenne du secteur B est abaissée à cette moyenne, soit de 12 % à 7 %, ce secteur reste attractif pour le placement en capital. Si, en même temps, la rentabilité moyenne du secteur A est relevée jusqu’à devenir égale à la moyenne de 7 %, ce secteur devient plus attractif pour le placement en capital. Au final, davantage de capital devient mobilisable au fur et à mesure que l’égalisation des rentabilités sectorielles progresse. Un calcul algébrique démontre que ce qui vaut à cet égard pour deux secteurs vaut pour autant de secteurs et de sous-secteurs qu’il convient d’en distinguer ici et maintenant. Désentraver la tendance normale à l’égalisation des taux de profit sur capital contribue à l’augmentation du stock national d’épargne placée en capital, laquelle augmentation finance celle de la création d’emplois par les entreprises jusqu’à en arriver ou retourner de la façon la plus saine au plein-emploi (article à suivre : l’essentiel sur l’emploi).

La rénovation en mouvement

Apprenons donc à nos élus et candidats à le devenir que, quelle que soit la marque de leur tasse de thé politicien, la normalisation des taux de profit et la publicité de leurs moyennes incombent aux pouvoirs publics. Encore faut-il, bien sûr, que les thés auxquels ces pouvoirs s’abreuvent n’ait pas pour effet de rendre insensible en général à la science économique de base (Economie Matin du 29 décembre) et en particulier à son constat que normaliser la publicité des taux de profit sur capital se peut et se doit quoiqu’en pensent les milieux financiers les plus en pointe dans l’industrie ravageuse du chalutage de plus-values.


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Dominique Michaut

Dominique Michaut a été directeur des études du Centre consulaire de formation de Metz puis conseiller de gestion, principalement auprès d’entreprises. Depuis 2014, il administre le site L’économie demain, dédié à la publication d’un précis d’économie objective (préface de Jacques Bichot).