Le capital le plus capital

1567
C'est en 1567 que la notion de capital apparait en économie.

Le capital physique (équipements), le capital fixe (immobilisations), le capital variable (actifs circulants), les capitaux permanents (financement à plus d’un an) et le capital humain (les savoirs et le personnel) laissent un problème de fond irrésolu.

Quel est dans le système des échanges économiques le capital, lui-même économique, qui compte normalement le plus – qui se révèle tout bien pesé le plus capital ? Ce n’est pas le prétendu « capital humain », pour deux raisons. Primo les savoirs comme les ressources naturelles ne sont pas des termes normaux d’échange économique (Economie Matin du 2 février). Secundo, il n’y a vraiment du capital humain que dans les investissements des négociants et des employeurs d’esclaves ; ailleurs il n’y a pas d’êtres humains qui soient en vérité de la marchandise. À de plus en plus de DRH, de formateurs et de chercheurs, il est actuellement nécessaire et souvent urgent de rappeler que la connotation sémantique de « ressources humaines » n’est pas la même que celle, moins idéologique, de « relations humaines ».

L’univoque en antidote de l’équivoque

Les chercheurs du meilleur état du système des échanges économiques tournent en rond quand ils s’entêtent à voir du capital dans toute accumulation qui a de la valeur. Ils ne parviennent ni à résoudre le problème du stock économique le plus capital, ni à démontrer que ce problème n’a pas de solution. Il faut dire que l’expérience de l’attribution d’un sens univoque au substantif « capital » – le capital, un capital, du capital – exige d’austères efforts auxquels il semble que ne soient pas disposés, entre autres, les auteurs respectifs de deux livres récents, Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty (Seuil, 2013), L’économie du bien commun de Jean Tirole (PUF, 2016). Qu’on en juge : ces efforts consistent en rien de moins qu’à chercher si une théorie complète des prix comportant une telle attribution se révèle : 1) logiquement soutenable (laquelle soutenabilité est en trompe l’œil en cas de pétition de principe, Economie Matin du 16 février) ; 2) expérimentalement vérifiable ; 3) normativement nécessaire.

Ce n’est, en effet, que lorsque ces trois critères sont satisfaits qu’il y a franchissement du seuil à partir duquel de la théorie économique constitue la base d’une science exacte. Les études et les débats sur le capital qui sont maintenus à l’écart de la possibilité d’un tel recommencement ne peuvent que s’enliser dans des discussions stériles, comme ce fut le cas dans les années 1960 pour la controverse des deux Cambridge.

Monsieur de la Palice n’aurait pu qu’approuver. D’abord en théorie et politique économiques, puis dans toute la variété des administrations d’affaires économiques, n’user du substantif « capital » que pour désigner un seul financement rend univoque le sens dans lequel ce substantif est employé. Mais avant même de préciser de quel financement il peut s’agir, prêtons attention au fait que le focus est mis sur un financement pour l’entité qui l’exploite et non pas, dans les comptes de stock de cette entité, d’un investissement (Economie Matin du 25 mars) ; autrement dit, il s’agit d’une valeur d’échange économique figurant au passif de bilans, et non pas à leur actif. Ce choix est une façon de dire : ne présumons pas que le stock qui contribue le plus au bon fonctionnement du système économique soit en dépit d’apparences celui des investissements – celui des actifs des bilans. Et ce choix est aussi une façon de signifier : comme le fait Jean Tirole, prenons beaucoup de distance avec la doctrine, fondatrice de la finance moderne, selon laquelle la structure des passifs est à la limite sans importance (théorème de Modigliani-Miller).

Admettons de convenir, c’est de toute façon inévitable

Poussons plus avant une définition tout à fait univoque du capital, en vue de la mettre à l’épreuve de ses implications. Non seulement il s’agit d’un financement, mais aussi du financement qui a trois caractéristiques. Il est à proprement parler permanent. Il participe au financement d’une entreprise. Il est directement fourni par un épargnant ou plusieurs. Cela donne, rassemblé en un seul énoncé : convenons de n’appeler « capital » que le financement à proprement parler permanent fourni directement à une entreprise par un épargnant ou plusieurs.

Le premier mot de cet énoncé est : « convenons ». Dans l’univers brownien des acceptions, les définitions recevables en logique des ensembles finis ne font pas exception. Les dictionnaires et autres lexiques sont entièrement des catalogues de conventions, fort souvent ruisselantes d’affects conscients et inconscients qui ont participé à leur sélection par l’usage. Le vocabulaire économique naît et évolue dans ce contexte dont il serait, je crois, bien imprudent de soutenir qu’il est aujourd’hui moins chargé d’émotions sous-jacentes qu’il le fut, y compris dans ses vocables réputés être les plus froidement rationnels. S’ajoute bien sûr à cela les retours objectifs d’expérience qui franchissent le filtre des partis-pris. N’en déplaise aux zélotes de la finance moderne, ces retours sont nombreux et massifs en matière de structure de financement. Là est à proprement parler permanent ce qui est de nature à durer jusqu’à la fin de l’entité considérée – permanent vient du latin permanere, demeurer jusqu’au bout.

Un emploi substantivé destiné à faire fortune

La définition univoque du capital que je propose d’évaluer n’affecte pas la sémantique de l’adjectif « capital, ale, aux ». Le Grand Robert de la langue française note la primauté historique de cet adjectif. Il a été « emprunté vers 1200 au latin capitalis "de la tête", dérivé de caput, "tête" (>chef) ». Son premier emploi « est spécialisé dans la langue du droit avec la valeur de "qui peut coûter la tête, mortel" » – la peine capitale... En 1567, « un emploi substantivé du masculin capital est attesté en économie ». Il est « destiné – sans jeu de mots – à faire fortune ». Il se peut qu'il « soit né directement en français ». Il se peut qu'il ait été « emprunté à l'italien capitale », partie principale d'un prêt. Au sens devenu premier de l’adjectif, la partie essentielle d'une réalité ou d’un réalisable est capitale.

Une fois encore, en tout état de cause la question de ce qui est capital en économie se pose. Elle se présente rafraîchie dans une approche délivrée de la camisole de force d’une théorie moniste de la cherté (Economie matin du 16 février). Elle appelle une première réponse qui appelle elle-même une question suivante. C’est à l’objet « financement permanent d’entreprise » que conduit cet enchaînement, lequel n’exclut nullement que le travail humain soit à jamais primordial en économie comme plus largement partout dans la condition humaine. Voici comment.

La pratique des échanges marchands est capitale, car elle seule procure les revenus économiques, lesquels alimentent le flux constant des transferts eux-mêmes économiques, par la fiscalité notamment. L’entreprise est capitale dans la pratique des échanges marchands cependant que de la structure du bilan d’une entreprise dépend inévitablement sa solidité et sa capacité à employer de façon durable. Le financement permanent est capital dans le bilan d’une entreprise, car c’est surtout de sa hauteur, relativement aux investissements, que provient la solidité financière de l’entreprise et, par elle, la capacité de l’entreprise à employer de façon durable.

Qu’ils soient salariaux ou patronaux, les syndicats qui tergiversent avec la primauté du capital ainsi défini apportent à leurs adhérents des satisfactions idéologiques qui vont à l’encontre de leurs intérêts logiques. Les formateurs à l’économie et à la gestion qui font de même contribuent à l’égarement des générations montantes.

Source et perspective

La matière du présent article est tirée des propositions premières 5.1 à 5.3. L’argumentation de la proposition 5.3 se termine par l’évocation du grand progrès que Pascal a fait faire à la physique en forgeant le concept de « pression ». On peut en effet se demander si la pensée économique articulée qui réussira à faire du capital un concept univoque accomplira un progrès de même sorte.


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