Science économiqe : le profit nécessaire

75 milliards €
Les entreprises françaises du CAC 40 ont réalisé 75 milliards d'euros
de profits en 2016.

Revenu et capital, entre autres : les propos dans lesquels ces désignations ne sont pas utilisées dans un sens univoque ne rentrent au mieux qu’en partie dans le périmètre de la science économique.

Or, dans ce périmètre se trouve une réalité précise qui justifie d’employer le substantif « profit » lui aussi dans un seul sens.

La convention de ce sens univoque en science et en politique économiques n’élimine pas la question de la nécessité de la chose désignée. Mais elle place cette question dans le contexte de ce qui est spécifique aux échanges marchands et aux transferts de leurs termes.

Un complexe de préjugés sévit encore, à grande échelle. Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx l’ont conforté et, via le marginalisme, l’immaturité conceptuelle de la théorie néoclassique de la valeur d’échange paraît bien venir pour beaucoup de lui. François Mitterrand l’a démagogiquement exploité en stigmatisant l’enrichissement en dormant. Il fait tomber dans le grand sac des surplus les gains autres que ceux en contrepartie de la fourniture d’un travail. En économie de marché, l’achat au moins cher et la vente au plus cher constituerait l’article numéro un de la loi fondamentale, avec pour conséquence que le maximum de profit serait le but naturel de l’entreprise standard (Economie Matin du 2 mars).

 

Le profit dans le schéma des échanges économiques

Une convention n’en est pas moins praticable. Elle consiste à n’appeler en économie objective « profit » que du bénéfice distribué par une entreprise en contrepartie d’une mise en capital ou quasi-capital de cette entreprise (quasi-capital : Economie Matin du 13 avril). Ainsi vu, le profit n’est rien de plus que la rémunération effective, période bénéficiaire après période bénéficiaire, du service du placement en capital ou quasi-capital. Dans le cas des entreprises en société, le profit ainsi défini c’est le dividende, rien de plus et rien de moins. Parmi elles, les nombreuses sociétés qui ont pour règle de ne jamais distribuer de profit (par exemple la Foncière d’Habitat & Humanisme), ou de n’en distribuer qu’à dose homéopathique font comme si le principe même de cette rémunération était peccamineux.

Les intérêts que l’emprunteur paie au fournisseur d’un crédit rémunèrent le service fourni par le prêteur. Les profits qu’une entreprise verse au placeur en capital rémunèrent le service fourni par le placeur.

La variabilité de cette dernière rémunération reste encore trop peu souvent comparée à celle des commissions qu’un représentant de commerce ne perçoit que sur ce qu’il vend. Cette abstention permet de mettre en avant le risque de la mise en capital et de l’entreprenariat tout en gommant que les manques à gagner et les pertes sévissent par ailleurs massivement dans tous les régimes économiques. La variabilité de la rémunération effective du placement en capital ne change rien au fait que cette rémunération rentre dans le schéma des échanges économiques. Du côté des marchandises élémentaires, le salaire, d’autant mieux qu’il désigne toutes les formes de rémunération du travail, introduit le revenu qu’il procure dans ce même schéma, cependant que la garantie de l’emploi est toujours conditionnelle et jamais universelle. La question de la nécessité du profit se révèle être celle de la nécessité de la pratique du schéma complet des échanges économiques.

L’éthique de l’échange économique

Malgré mes quelques lectures de philosophes contemporains soutenant que la distinction entre éthique et morale se doit, je fais partie de ceux qui ne mordent pas à cet appât. C’est pourquoi je considère, avec bien d’autres, que si l’échange économique est amoral, et que par conséquent si l’économie de marché est elle-même foncièrement amorale, alors voiler cette fatalité par de l’éthique enfonce dans l’illusion d’un mieux.

Il existe bel et bien une éthique, ou une morale comme vous voudrez, du profit, au sens de ce concept en économie définie. Elle donne à entrevoir qu’il en va de même pour plusieurs autres catégories d’échange économique, sinon toutes (sur ces catégories : Economie Matin du 11 février). Si c’est plus vrai que faux, deux conclusions s’imposent : 1) les formations et les discours d’autorités morales qui taisent ces vérités sont mutilantes, quelles que soient par ailleurs leurs bonnes intentions ; 2) la population entière d’un pays ne peut pas s’approprier la nécessité objective du profit, et plus largement sortir tout à fait du complexe de préjugés dont il est ci-dessus question, tant que passer sous silence ces vérités reste civiquement correct.

N’allons pas chercher midi à quatorze heures

Mais ces vérités existent-elles ? Chauffé à blanc, le méli-mélo du tout est dans tout n’a-t-il pas pour effet de les évaporer ? Les investigations à la manière de Balzac et de Zola ramènent des indices. Supposez-moi patron en exercice d’une entreprise faisant intensivement appel à de la main d’œuvre à bas salaires et entendez ce que j’ai à vous dire de cette façon romancée.

« Mon entreprise étant en société, j’en suis le président directeur général (selon la déplorable prédilection française pour ce cumul dit le consultant idéaliste dont je vais rapporter un propos). Dans l’entreprise aujourd’hui à la page, le profit, c’est le bénéfice affiché dans les comptes de la société plus un lot d’avantages en nature qui arrondissent la récompense de preneur de risques de son dirigeant. Comme je suis bon vendeur, et bon exploitant de ressources humaines, ça passe bien. Dans les cercles patronaux que je fréquente assidument, ainsi que dans mes relations avec les syndicats et les administrations, je suis aux avant-postes de la demande de baisse des charges patronales et du coût du travail. C’est peut-être malheureux, mais c’est désormais ainsi en France : il n’y a plus de bon patron qu’excellent aussi en ratissage de subventions publiques de toute sorte. Du profit, c’est-à-dire du bénéfice, je montre à mes interlocuteurs, mon business plan à l’appui, que dans l’intérêt actuel des salariés et des chercheurs d’emploi aussi bien que dans l’intérêt futur des actionnaires, il en faut un maximum pour l’autofinancement. Le reste, c’est de la bande dessinée pour enfants de chœur.

« Le consultant idéaliste dont j’achète les prestations car il est si calé en organisation tirée au carré que nous sommes devenus amis me tape sur les nerfs quand il me répète : " La part d’autofinancement par des bénéfices non distribuée est une infraction à la nécessité morale et systémique du profit. Le jour où tu te trouveras financièrement à la charge de tes enfants, il sera pour toi trop tard de chercher l’essentiel moral et rationnel qui a manqué à ta formation et qui depuis les année 1980 s’est considérablement raréfié dans les cercles ou tu te seras pavané. Puisses-tu dire alors à tes petits-enfants : veillez à ce que votre génération cherche cet essentiel objectif à côté duquel ma génération et celle de vos parents sont trop largement passées." »

Le charlatanisme éthique

En matière économique, l’essentiel tout à la fois rationnel et moral se trouve dans le schéma complet des échanges marchands, en premier lieu pour celui de ces échanges dont les objets réciproques sont de la mise en capital et du profit. La primauté donnée aux doctrines comportementalistes des pratiques économiques est catastrophique, aussi bourrées de modèles mathématiques et de bases de données statistiques qu’on les fasse. L’apparence scientifique de ces constructions et une palanquée de paralogismes donnent à croire que l’économique est amoral. On ne fait pas mieux pour donner la tête la première dans le charlatanisme éthique.

De plus en plus nombreuses sont les sociétés commerciales, banques en tête, où les halles d’accueil arborent la charte éthique de la maison. Si vous êtes client, espérez, le pire n’est jamais sûr. Mais si vous êtes un membre du personnel, et d’autant plus que votre poste est celui d’un cadre supérieur, ne vous méprenez pas sur la consigne non écrite qui compte davantage que n’importe quelle autre : au turbin, d’abord le couteau entre les dents ! C’est, entre autres joyeusetés, ce que coûte en corruptions l’absence d’une théorie objective du profit, fondée sur la reconnaissance que la fourniture à une entreprise du service de la mise en capital a pour contrepartie normale la rémunération périodique de ce service 1) par l’entreprise qui l’a exploité et non comme la plus-value éventuelle par « le marché », 2) à qui l’a fourni – le profit, contrepartie normale par nécessité tant morale que systémique.

 

Références

Economie Matin du 27 octobre sur les atouts du capitalisme de rendement, propositions premières de science économique 6.1 à 6.4.


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