Le revenu total du travail est un reste

2225 euros
Les Français gagnent en moyenne 2225 euros nets par mois.

Seuls des individus perçoivent des revenus du travail (RT). Seuls aussi des individus et des associations non commerciales perçoivent des revenus de placement (RP).

Le tout fait, nation par nation et période après période, un revenu global (RG). Dès lors qu’on se rend à ces faits, force est d’admettre que par définition RG = RP + RT.

Force aussi est d’admettre que, toujours par définition, si le RP passe de 15 à 10 % du RG, puis remonte à 20 % du RG, alors le RT passe de 85 à 90 % du RG, puis redescend à 80 % du RG. Généralisons : par rapport au RG, toute variation de la part relative du RP est accompagnée par une variation en sens contraire de la part relative du RT. Bien entendu, les manières de pousser sous le tapis cette réalité et les vérités qui en découlent ne manquent pas. L’une des plus sûres consiste à s’abstenir d’extraire des notions de gain et de recette, ainsi que de qu’est génériquement un produit en comptabilité économique, le concept lui-même économique de revenu. Paraphrasons Albert Camus signalant que mal nommer les choses ajoute au malheur du monde : en arriver à dire de toute rentrée d’argent ou d’autre valeur d’échange qu’elle constitue un revenu pour celui qui l’encaisse ajoute au malheur du monde… même avec les meilleures intentions ! Il n’y a notamment pas dans les comptes de résultat des entreprises et des collectivités publiques de produits, y compris financiers, qui soient à proprement parler des revenus, les uns en contrepartie du travail fourni par un individu, les autres en contrepartie de placements par des individus et des associations privées non commerciale (un ménage en est une). Qui tolère de l’économie avec des catégories floues récolte en fait d’élucidations des aperçus embrumés des réalités économiques les plus élémentaires.

Attention à l’échelle !

En économie objective, appeler « salaires » tous les éléments du RT reste constamment recevable. En revanche, appeler « profits » tous les éléments du RP ne l’est pas. Faisons-le quand même le temps de noter que, par rapport au RG, davantage de « profits » trop largement définis – de revenus de placements, en fait – n’entraîne moins de salaires qu’à l’échelle macronomique qui est celle du RG (macronomie, mésonomie, micronomie : Economie Matin du 16 mars).

À l’échelle mésonomique d’une entreprise, ou d’une branche d’entreprises, les résultats bénéficiaires n’entraînent pas toujours moins de salaires. Ce n’est pas du tout une anomalie qu’assez souvent des augmentations de salaire accordées par une entreprise contribuent à une augmentation pour cette entreprise de ses bénéfices, tant en valeur absolue qu’en valeurs relatives.

Notons également que la définition RG = RP + RT laisse entière la question du quoi détermine quoi à l’échelle macronomique. Le titre du présent article affirme que le RT est ce qui reste du RG une fois le RP constitué. Mais pourquoi cette affirmation plutôt que le contraire ? Ne serait-il d’ailleurs pas moins scandaleux, à première vue, que ce soit le contraire : d’abord la satisfaction des besoins des travailleurs, ensuite ce qui reste pour rémunérer le service du placement d’épargne en financement de moyens de production ?

Deux refus incontournables

Prenons du recul. Le corps social refuse que les rendements des placements s’élèvent de génération en génération. Si cela se produisait, la part relative du RT dans le RG diminuerait. Or les périodes de quelques trimestres ou années au cours desquelles cette baisse est entamée provoque inévitablement des réactions qui stoppent la hausse de la part relative du RP dans le RG.

Le corps social, ou comme vous voudrez la vox populi, refuse également qu’en cas d’augmentation soutenue du RG, le RT n’augmente pas lui-aussi. Car le sens commun sait, par l’expérience et le raisonnement, que c’est toujours du travail nouveau qui rentabilise les placements dans le financement d’activités marchandes.

La théorie de la répartition du RG tient compte des deux refus qui viennent d’être dits en faisant de chacun d’eux un pivot normatif. Premier pivot : le RP doit être tenu pour potentiellement suffisant. Second pivot : le RT et le salaire moyen doivent être tenus pour irrémédiablement insuffisants. L’enseignement et la pratique de l’économie qui taisent cette asymétrie restent prisonniers de la théorie de la rémunération du travail calée sur un prétendu niveau de subsistance. Comme en attestent les comparaisons dans le temps et l’espace, ce niveau n’existe pas : rien d’économique ne prémunit imparablement contre de l’espérance de vie plus courte qu’elle ne pourrait être faute d’un pouvoir d’achat plus élevé des salaires de base.

L’implication du double refus

Puisque par définition RG = RP + RT, il n’y a que deux solutions. Ou bien, solution 1, c’est la proportion de RT dans RG qui détermine la proportion de RP dans RG. Ou bien, solution 2, c’est la proportion de RP dans RG qui détermine la proportion de RT dans RG.

Seule la solution 2 est cohérente avec le double refus. C’est à cause de la suffisance possible du RP qu’il ne faut pas que la solution 1 devienne la norme : non au RP déterminé par la proportion du RT dans le RG. C’est à cause de l’insuffisance inévitable du RT qu’il faut que la solution 2 devienne la norme : oui au RT déterminé par la proportion de RP dans RG. Le corps social a besoin que le RT soit ce qui reste du RG après la constitution du RP, laquelle constitution se prête à une suffisance. Les défenseurs des intérêts du peuple qui explicitement ou implicitement racontent le contraire colportent un bobard.

Avec le signe = voulant dire « est déterminé par », c’est l’équation RT = RG – RP qui prend part au réglage de la répartition normale du revenu global, et non pas son contraire RP = RG – RT. Le statut méthodologique et politique de cette norme est de même étoffe que celui de la relation EPCE (Economie Matin du 25 mai). Ces deux réalisables sont des assises d’entente économique génératrice d’entente civique, étant entendu que qui veut voir dans l’économie de marché avant tout un champ de luttes sociales et d’autres rapports de force ne peut pas aspirer à ces ententes. Il y a des bonnes nouvelles qui le sont trop pour être supportables.

Juste et fausse

Juste est la proposition macronomique : nation par nation, le revenu total des placements (RP) ampute d’autant le revenu total du travail (RT). Fausse est la proposition mésonomique : le profit distribué par une entreprise ampute d’autant la masse salariale de cette entreprise.

L’ensemble de l’analyse qui vient d’être exposée fait l’objet des propositions premières de science économique 8.1 à 8.4 (huitième chapitre de la science économique de base en douze chapitres, Economie Matin du 29 décembre).


Dominique Michaut

Dominique Michaut a été directeur des études du Centre consulaire de formation de Metz puis conseiller de gestion, principalement auprès d’entreprises. Depuis 2014, il administre le site L’économie demain, dédié à la publication d’un précis d’économie objective (préface de Jacques Bichot).