Le verdict sur le profit de Peter Drucker

2005
Peter Drucker est décédé en 2005.

De Laurence Parisot, durant sa présidence du Medef de 2005 à 2013 : « L’entreprise est une association pour le profit ». Entendons à ce propos ce que l’éminent consultant et publiciste que fut Peter F. Drucker a dit de l’entreprise et du profit, voici bientôt un demi-siècle.

Depuis, non seulement passer sous silence l’attaque de Drucker est resté théoriquement correct, mais aussi ce qu’elle déconstruit a été ostensiblement hissé en grande voile managériale, barrée de la mention « Création de Valeur », gonflée par le souffle de la libre entreprise. Enfin, prétendument. Car une fois entendu pourquoi, il devient clair que l’assignation à l’entreprise du « but » du maximum de profit ou de plus-value est pseudo libérale – « but » entre guillemets parce que les entreprises et les autres marchés ont en commun d’être des instruments (Economie Matin du 23 février) et que ce sont les créateurs et les joueurs d’instruments qui ont à proprement parler des buts ; ce qui a de quoi alerter dans une discipline aussi hautement exposée aux fictions par abus de langage que l’économie.

Dans Wikipédia, l’article sur Peter Drucker (1906-2005) me paraît être de bonne facture. La section sur les idées forces de cet esprit à plus d’un égard très remarquable n’évoque cependant pas explicitement la position rapportée ci-après. C’est à ma connaissance dans sa somme magistrale Management: Tasks, Responsibilities, Practices (1974) que Drucker se prononce de la façon la plus complète sur le maximum de profit.

Inutile et dangereux

L’extrait que je cite dans mon chapitre sur l’entreprise comporte le passage que voici : « Savoir s’il existe ou s’il n’existe pas une motivation pour le profit ne nous aide pas à comprendre l’entreprise, le profit et la rentabilité. Le fait que James Smith soit dans les affaires pour faire du profit ne concerne que lui et son ange gardien. Cela ne nous apprend rien sur ce que fait cet individu et sur la façon dont il fonctionne. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un prospecteur d’uranium dans le désert du Nevada lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de faire fortune. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un spécialiste des maladies cardiaques lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de gagner de l’argent ou même s’il nous est dit qu’il veut faire du bien à l’humanité. La motivation du profit et la maximalisation des profits qui en dérive sont inutiles à la compréhension d’une entreprise, de son objectif et de son management.

Drucker poursuit : « En réalité, le concept est plus qu’inutile. Il est dangereux. C’est une des causes principales de la mauvaise interprétation de la nature du profit dans notre société et de la profonde hostilité vis-à-vis du concept de profit qui sont parmi les dangers les plus menaçants d’une société industrielle. Ce concept est en grande partie responsable des pires erreurs de nos gouvernements – tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale –, erreurs qui reposent entièrement sur une mauvaise interprétation de la fonction et de l’objectif d’une entreprise commerciale. Ce concept est responsable, en grande partie, de la croyance communément répandue qu’il existe une contradiction inhérente entre le profit et la capacité que peut avoir une entreprise d’apporter une contribution sociale. En réalité, une entreprise ne peut apporter une contribution sociale que si elle est très rentable. Disons tout crûment qu’une entreprise en faillite ne sera probablement ni un bon endroit où travailler, ni un membre désirable d’une communauté, bien qu’il semble que certains de nos sociologues paraissent croire le contraire. »

Appauvrissement de la liberté

Peu de paragraphes avant ceux qui viennent d’être cités et au contraire de tant et tant d’universitaires, Drucker affirme : « La rentabilité n’est pas l’objectif de l’entreprise et du monde des affaires. C’est plutôt un facteur limitatif. » Autrement dit, la rentabilité est en gestion d’entreprise une contrainte. « Si les hommes d’affaires étaient remplacés par des archanges aux postes de direction, la rentabilité continuerait à être un de leur principaux soucis, en dépit de l’absence totale d’intérêt personnel de ces mêmes archanges pour la notion de profit. »

Aux arguments de Drucker s’ajoute une évidence, encore trop peu souvent convoquée. L’impératif néoclassique du maximum de profit est antilibéral parce que la liberté d’entreprendre comporte le libre choix de fins licites. Quand les enseignants et chercheur en économie et en management élèvent pendant des générations et des générations le maximum de profit au rang d’un impératif catégorique, le libre choix des fins en vient à être moins pratiqué. L’exercice de la liberté des buts s’en trouve appauvri. Cette prédication auto réalisatrice et le lot de conformismes néolibéraux qui va avec poussent à la prolifération de réductions de la concurrence. Car il faut ces réductions afin d’asservir l’entreprise au maximum d’enrichissement de ses propriétaires et dirigeants. Pour faire surchauffer la pompe à phynance du père Ubu, on ne fait pas mieux, l’expérience le confirme.

Certitude méthodologique

— Nous, vos éducateurs, vous affirmons que les entreprises normales ont pour règle d’acheter au moins cher et de vendre au plus cher, ou d’adopter tout autre procédé qui maximise leur rentabilité. Dès le point de départ de ce que vous admettez en économie, tenez-en compte.

Cette injonction est tout aussi facile à suivre par des sensibilités de gauche que du centre et de droite. Elle n’a pas pour seuls inconvénients majeurs d’appauvrir une liberté fondamentale et d’habiller en fatalité un sentiment qui paraît rendre convenablement compte de l’état des affaires humaines. Elle a également pour conséquence dévastatrice de pousser à piétiner la certitude méthodologique que j’évoque de nouveau au paragraphe suivant. Dans ces conditions, il faut beaucoup d’indépendance d’esprit et de persévérance façon Bernard Palissy pour ne pas désespérer de trouver dans la pratique des échanges et des transferts économiques le champ, si restreint soit-il, d’une science exacte. Les chercheurs, les professeurs et les publicistes qui ouvrent leur porte à cette tentative s’honorent d’autant plus que leurs collègues se tiennent tout prêts à leur tailler des costumes de réac et d’idéalistes impénitents.

Dans un précédent article, je rappelle l’erreur de conduite de la raison que constitue une pétition de principe (Economie Matin du 16 février). Elle rend irrecevable aussi bien une théorie des prix qu’une théorie de l’entreprise qui la commettent. En ce qui concerne la théorie de l’entreprise, le maximum de rentabilité élevé à la hauteur d’un impératif catégorique enclenche cette irrecevabilité parce que personne ne pourra jamais démontrer que ce maximum est réellement inhérent à la liberté d’entreprendre. Demandons-donc aux éducateurs qui prescrivent ce point de départ ce qu’il en est au final. Lorsqu’ils sont de bonne foi, ils reconnaissent que la théorie économique ainsi dressée ne démontre pas que ses postulats sont vrais. Et ajoutent-ils souvent, il n’y a pas moyen de faire autrement. Ce qui est faux… mais vrai tant que de jour en jour est repoussé de s’adonner à fond en économie aux exigences de l’impartialité par la rigueur conceptuelle de définitions recevables en logique des ensembles finis. La victime en cette affaire est le corps social. L’incurie d’économistes formés à ses frais le prive de la théorie objective du profit dont il a besoin pour devenir adulte.

Propositions premières

Dans les Propositions premières de science économique que j’ai assemblées, celles qui traitent des questions ci-dessus abordés sont la 3.2 et la page web suivante en anglais, extraite de l’œuvre de Peter F. Drucker, ainsi qui la 3.4. Je recommande d’autant plus d’y consulter tout ce qui est rapporté du verdict sur le profit de Drucker que s’y trouve sa critique de la thèse néoclassique sur le profit élu « but » de l’entreprise : « A theorem that can be maintained only when qualified out of existence has surely ceased to have meaning or usefulness ».


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