Macron-Le Pen : c'est la France du secteur tertiaire, contre celle du primaire et du secondaire

55 %
Au second tour de la présidentielle, deux France s'opposent. Comme
lors du référendum de 2005 sur la Constitution Européenne, qui avait
récolté 55 % de "Non". Quand la quasi totalité de la classe politique
appelait à voter en sa faveur.

Depuis le soir du premier tour de l'élection présidentielle, et la publication de ces cartes qui nous montrent comment la France est coupée en deux, est contre ouest, villes contre campagne, je suis étonné de ne pas avoir entendu une seule fois évoqué un autre clivage pourtant patent : celui de l'opposition et désormais, de l'affrontement entre deux France. 

Celle du secteur tertiaire, qui s'épanouit dans la mondialisation, logée au sens propre et figuré dans les grands centres urbains, qui se retrouve dans les urnes face à la France des secteurs primaire et secondaire, qui vit en grande banlieue, dans et à proximité des villes de taille moyenne, et à la campagne. Une France inéluctablement victime de la mondialisation, mais de moins en moins résignée ou consentante, car de plus en plus consciente.

Comment, malgré des tombereaux d'études et d'analyses tentant de nous expliquer les raisons du vote Le Pen, parfois depuis des années pour ne pas dire des décennies, et pourquoi ce vote progressait d'année en année, on a pu à ce point passer à côté de cette répartition pourtant évidente ? 

Présidentielle : une France coupée en deux

Bien sûr, les travaux d'Hervé Le Bras, directeur d'études à l'Institut National des Etudes Démographiques, illustrent depuis peu par l'analyse cartographique des votes à quel point le score du FN augmente, plus l'on s'éloigne des centres-villes, et réciproquement. A Paris, Marine Le Pen réalise ainsi son plus mauvais score à l'échelle du territoire : moins de 5 % des suffrages... Même outre-mer, où elle était souvent mal aimée, elle fait mieux. En Guyane, elle est même arrivée en tête ! Dans le même temps, Marine Le Pen arrive également en tête dans plus de la moitié des 36 000 communes françaises, avec parfois des scores dépassant les 40 %. Dès le premier tour.

Les sondeurs et les politologues calquent par ailleurs sur les intentions de vote des niveaux d'études, ou plutôt, d'éducation, expliquant doctement que moins l'électeur est diplômé, plus il vote pour le Front national, et réciproquement. En d'autres termes, la France des CSP+, les cadres, actifs, décideurs, éduqués, qui voyagent donc, ouverts sur le monde, capables d'épargner et de consommer, rejette le Front national. La France des "beaufs", qui n'ont pas fait d'études, ne possédent rien, ne peuvent pas voyager ni bien souvent, prendre de vacances ou en tout cas, ne quittent pas la France, qui vivent en banlieue ou à la campagne, elle, vote FN ou Marine Le Pen.

Le vote n'est pas géographique, mais fonction des revenus 

Mais la vraie clef de répartition, à mon sens, n'est ni le niveau d'éducation, ni le niveau de revenus, d'épargne ou de patrimoine, ni même la localisation géographique des électeurs. Tout cela n'est que la conséquence de l'affrontement entre trois secteurs économiques, dont la structure est enseignée dès l'école, des secteurs pourtant complémentaires et indissociables. Le primaire, le secondaire et le tertiaire. Rappelons rapidement ce qu'ils recouvrent : le primaire comprend l'agriculture, la pêche, l'exploitation forestière et minière. L'agriculture, à elle seule, occupait... 50 % de la population française, il y a tout juste 100 ans (avant la première guerre mondiale). Le secondaire regroupe les industries transformatrices, y compris nos fleurons de l'aéronautique, de la défense ou les constructeurs automobiles. A l'école, on l'appelle encore secteur industriel. 

Aujourd'hui, l'agriculture ne représente plus que 2,8 % de la population active. La construction, 6,6 %. L'industrie, 13,9 % (INSEE 2006), contre 20,6 % en 2006. Et le fameux secteur tertiaire (qui comprend les services publics, mais aussi les cliniques privées, les banques, les assurances, la grande distribution, les télécoms ou l'énergie, le tourisme, le secteur associatif... ) emploie, lui, 75 % des Français.

Or, quel a été l'un des enjeux, l'un des points de clivage majeurs de la campagne ? L'agriculture française, et derrière, les agriculteurs, qui meurent à petit feu (deux à trois par jour en 2016, contre un tous les deux jours il y a dix ans), victimes de la concurrence internationale de produits alimentaires provenant d'Europe mais aussi d'Amérique du Sud et d'Asie, à prix cassés. Le secteur de la construction, le bâtiment, qui souffre de la concurrence des centaines de milliers de travailleurs détachés, portugais, roumains, polonais. La clause Molière, la directive sur les travailleurs détachés, ont occupé bien des débats lors de la campagne. Enfin, la désindustrialisation de la France, l'effondrement d'Alstom, la vente de STX aux Italiens, le déménagement de l'usine Whirlpool d'Amiens,  etc... 

Marine Le Pen : la France des victimes de la mondialisation

La France qui vote pour Marine Le Pen, c'est donc aussi et surtout la France des oubliés, victimes de la mondialisation et de la concurrence internationale à outrance.

A l'inverse, les électeurs d'Emmanuel Macron, essentiellement, pour ne pas dire exclusivement urbains, surreprésentés chez les CSP+, les diplômés, tirent leurs revenus (nettement plus élevés que ceux des électeurs de Marine Le Pen) d'activités économiques logées dans le secteur tertiaire. Ils sont convaincus des bienfaits de la mondialisation (pour eux), profitent de la souplesse qu'apporte l'euro dans le monde des affaires, mais aussi bien entendu pour leurs voyages d'agrément en Europe. Ils ne connaissent pas grand chose des problèmes du quotidien dénoncés par Marine Le Pen, mais aussi par Jean-Luc Mélenchon, qui sont globalement les problèmes de leurs plus de 14 millions d'électeurs cumulés. Quand on regarde où se trouvent logés les meilleurs scores de la France insoumise, on retrouve, là encore, comme par hasard, la carte parfaite des anciens bastions industriels français....

Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si François Fillon a, lui, fait un carton (le seul, d'ailleurs) chez les retraités, qui ont d'autres intérêts à défendre, assez mal servis dans le programme d'Emmanuel Macron. C'est la peur des conséquences de la sortie de l'euro qui les tient à l'écart du vote Le Pen. Et ils sont trop âgés pour vouloir faire ou laisser faire la Révolution avec Mélenchon... 

On le voit, quand on regarde la France au travers de ce prisme économique, qui n'est pas donc pas seulement géographique, mais surtout lié à la composition des sources de revenus (y compris de substitution) sur les territoires, le second tour prend une toute autre tournure. Marine Le Pen, pour l'emporter, doit parvenir à réussir la coagulation des délaissés, des déclassés, des oubliés des sacrifiés de l'euro, de l'Europe, de la mondialisation et du libre-échange. Ni simple, ni impossible. 

A l'inverse, Emmanuel Macron, par delà le renfort du vote de rejet de Marine Le Pen qui n'est techniquement pas un vote d'adhésion à son programme, doit trouver le moyen de convaincre qu'il ne laissera pas la moitié des Français sur le bord de la route, comme ils l'ont été par la droite et la gauche depuis, au bas mot, vingt, voire trente ans.


A découvrir

Jean-Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin. Il est également intervieweur économique sur RTL dans RTL Grand Soir (en semaine, 22h17) depuis 2016.

Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time. 

En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007.

Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an.

En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier. 

Il a également été éditorialiste économique sur SUD RADIO de 2016 à 2018.

 

Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont notamment "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ainsi que "le Guide des bécébranchés" (L'Archipel).