Trouvez-moi une monnaie qui ne soit pas numérique !

1 EURO
Lors de sa création, un euro valait 6,56 francs.

La presse adore l’expression « euro numérique ». Cette expression est pourtant un pléonasme assez ridicule, ainsi que son synonyme « monnaie dématérialisée ». Un euro sur un compte en banque est une réalité matérielle : simplement, il ne s’agit pas d’un morceau de métal ou de papier, mais d’un phénomène électronique. Dans tous les cas, nous avons affaire à des ensembles de particules (atomes, électrons) formant des configurations, des systèmes.

Et dans tous les cas ces configurations de particules élémentaires constituent le support d’informations numériques. Electrons et atomes servent à représenter des nombres d’unités monétaires et des agents qui en sont débiteurs ou créanciers – notamment des titulaires de comptes en banque.

La monnaie est numérique depuis belle lurette

Voici un exemple tiré d’un ouvrage de Jean-Baptiste Giraud et de votre serviteur, qui est en cours d’édition chez RING. Il s’agit des opérations réalisées il y a deux millénaires par un riche Romain pour fournir un coquet pouvoir d’achat à son fils, étudiant en Grèce. Il n’est pas question d’envoyer des sacs de pièces d’or ou d’argent : l’essentiel se réalise par des créations et extinctions de créances. Cet exemple, auquel on pourrait en ajouter des milliers, nous rappelle que la monnaie consiste en relations chiffrées entre deux agents, l’un créancier et l’autre débiteur. Ce dernier, s’il est banquier, fait profession de réaliser les « écritures » requises avec probité, diligence et fiabilité.

Certes, pour les petits paiements entre personnes n’appartenant pas au monde des affaires, et ceux qui s’opérent en l’absence de confiance mutuelle, le recours aux métaux précieux était une solution de dépannage – un second best. Mais il ne faut pas considérer les précautions prises pour certaines transactions comme représentant la norme !

Les banquiers, spécialistes du numérique bien avant l’invention de l’informatique et de la télématique

Il est fréquent de considérer « le numérique » comme étant la quintessence de la modernité. En réalité, compter, mémoriser des valeurs numériques, effectuer des opérations sur les créances et dettes, est une activité humaine pratiquée depuis nettement plus de deux millénaires. Les tablettes d’argile mésopotamiennes ont servi, comme ensuite le parchemin, puis le papier, puis les ordinateurs, à mémoriser des transactions, qui consistent en créations, modifications ou extinctions de créances et de dettes.

Heureusement, les historiens ont étudié un grand nombre de ces documents : seules des personnes ne portant guère d’intérêt à la façon dont vivaient nos ancêtres peuvent voir une « révolution des paiements » dans l’usage croissant des ordinateurs et de la télématique pour effectuer des opérations monétaires et financières. Ceux qui s’informent et réfléchissent voient qu’a simplement été mise en pratique la formule du Guépard dans le célèbre film de Visconti : « il faut que tout change pour que rien ne change ». Le « développement de l’euro numérique » est un cas particulier de cette formule : elle a pour fonction de faire croire que nous avons développé une forme monétaire substantiellement nouvelle, alors que nous payons, comme nos ancêtres, en pratiquant des opérations arithmétiques sur des créances.

Les cryptomonnaies, modernes par la forme, mais substantiellement archaïques

Les innovations monétaires réalisées en recourant massivement à l’informatique, importantes à bien des égards, sont surtout techniques et formelles, sauf en ce qui concerne les monnaies de type « crypto ». Celles-ci constituent techniquement une innovation, mais économiquement nous avons affaire à un recul de quelques siècles : il s’agit de créer l’équivalent des monnaies métalliques.

Dans les deux cas, pièces d’or ou d’argent et cryptomonnaies, le gaspillage des ressources est patent : les paiements scripturaux rendent de meilleurs services à des prix beaucoup plus raisonnables. Pourquoi avoir jadis consacré beaucoup de ressources, et particulièrement de travail usant pour la santé, à produire un support monétaire en métal précieux ? En partie parce que, parmi les rois et la haute noblesse, beaucoup ne connaissaient pas grand-chose à la finance. Mais aussi, ne l’oublions pas, parce que le comportement de ces élites était nettement plus erratique que celui des hommes d’affaires.

Ces derniers pouvaient, dans une assez large mesure, se faire confiance les uns aux autres : celui qui ne tenait pas ses engagements était généralement exclu du monde des affaires. Les rois et les princes prenaient davantage de libertés avec les bons usages, ce qui conduisait les agents fiables à prendre des précautions – et donc à leur réclamer plus souvent un paiement en or ou en argent.

Les émetteurs de cryptomonnaies ont chaussé les bottes de nos ancêtres : ils consacrent beaucoup d’énergie à créer puis faire fonctionner des logiciels perfectionnés, dont les célèbres blockchains, comme jadis leurs prédécesseurs chefs d’Etats envoyaient des malheureux manier le pic et la pelle dans les mines d’argent du Laurion (Grèce antique), de Bohème (fin du XIIème siècle) ou du Devon (XIVème siècle, Angleterre) pour financer leurs opérations militaires.

Le bon sens loin de chez nous

La banque centrale européenne, soucieuse de modernité, songe à émettre de l’euro numérique. Entendez de l’euro blockchain, car les euros dont nous faisons quotidiennement usage sont évidemment numériques au sens ordinaire du terme. Cet euro aura probablement comme caractéristique de ne pas appartenir à l’univers de la comptabilité en partie double, conformément aux règles de laquelle fonctionne actuellement notre système monétaire et financier.

Autrement dit, la production de cet euro, au lieu de correspondre au financement d’un investissement, provoquera simplement un gaspillage d’électricité (fonctionnement de la blockchain, très énergivore). L’euro-blockchain, à la différence de l’euro « classique », sera de la « fiat-money » émise sans aucun rapport avec des actes créateurs de richesse. La question est bien sûr : l’euro-blockchain s’échangera-t-il à parité (un pour un) avec l’euro ordinaire ? Si ce n’est pas une règle absolue, nous aurons deux monnaies pour un seul nom : bonjour les quiproquos et les arnaques ! Mais s’il vaut avec certitude un euro « ordinaire », pourquoi tout compliquer en ayant deux euros distincts ?

La BCE a déjà la possibilité de pratiquer, au service des Etats formant l’Union européenne, toute la création monétaire requise pour éviter les faillites en chaîne et financer d’incroyables déficits publics. Elle a pu, depuis deux ans, faire apparaître des quantités de monnaie fantastiques. L’euro dit « numérique » n’ajoutera rien à ces pouvoirs extraordinaires ; il n’est qu’une énorme galéjade, semblable à ces « habits neufs de l’Empereur », si joliment contés par Andersen, qui n’existent pas mais font l’objet des louanges dithyrambiques de courtisans obséquieux.


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Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.