Exproprié de sa participation dans Korek Télécom, Orange digère l'amère potion irakienne

Le fleuron français des télécom pensait avoir réalisé une excellente opération en montant au capital de l’opérateur kurde Korek. Mais un litige avec les autorités de régulation locales pourrait le contraindre à abandonner sur place son investissement. A moins que ses recours devant des tribunaux internationaux mettent au grand jour un secret de polichinelle : c’est la corruption des acteurs locaux qui a rendu possible cette invraisemblable affaire d’expropriation.

C’est une affaire dont Orange, qui fait preuve d’une communication minimale en la matière, se serait bien passé. Et pour cause. Les montants en jeu donnent le vertige. Poussé vers la sortie en Irak, huit ans après y être entré gonflé de grosses ambitions, l’opérateur quitte le pays allégé de centaines de millions d’euros. La Commission des médias et des communications irakienne (CMC) a en effet exproprié le Français de sa participation au capital de Korek Telecom en transférant ses actions aux dirigeants locaux de l’entreprise, après cinq années de contentieux juridiques. 

2011 : Orange se lance à l’assaut du marché irakien

Korek Telecom a été fondé en 2000 à Erbil par la puissante famille Barzani. L’actuel directeur général de l’entreprise, un certain Sirwan Barzani, est le neveu de Nechirvan Barzani, élu en mai dernier président du Kurdistan irakien après en avoir été Premier ministre. Il est lui-même le neveu et gendre de Massoud Barzani, premier président de la région autonome, et petit-fils de Moustafa Barzani, chef historique du mouvement kurde en Irak. C’est en février 2001 qu’Orange devient actionnaire de Korek Telecom par l’intermédiaire d’une joint-venture constituée avec le groupe de logistique koweïtien Agility Public Warehousing. Baptisée Irak Telecom, cette dernière pose 810 millions d’euros (dont 430 millions pour Orange) sur la table et prend 44% des parts de l’entreprise.

Avec la fin de la guerre et le retrait des dernières troupes américaines, l’Irak offre d’excellentes perspectives pour les télécoms mondiaux dont les marchés domestiques arrivent à maturation. Un marché de 26 millions de personnes, desservi par un réseau vétuste de ligne fixe, est à prendre. Orange s’y engouffre en pariant sur une explosion de la téléphonie mobile. Cerise sur ce gâteau oriental, Irak Télécom a négocié une option pour l’achat de 7% de parts supplémentaires du capital qui lui permettrait de prendre le contrôle de l’entreprise en 2014. Déjà présent en Jordanie et en Egypte (29 millions de clients, davantage qu'en France), le Français fait ainsi état, en 2013, d’une forte croissance de sa clientèle et de ses revenus au pays de l’or noir. 

La CMC entre dans la danse

Mais, dès 2014, un premier coup de théâtre vient doucher ses ambitions. En invalidant le contrat, officiellement pour non respect des engagements en matière d’infrastructures et d’entretien du réseau de Korek, la CMC, le gendarme des télécoms irakien, inflige un premier camouflet à Orange qui, dans la foulée, se voit interdire l’exercice de son option d’achat. Le Français fait appel de cette décision pour le moins surprenante. Sans succès. Malgré divers recours, les tribunaux irakiens donnent raison au régulateur local. En 2018, le contrat entre Irak Telecom et Korek Telecom est purement et simplement annulé et les parts de la coentreprise transférées, en mai 2019, vers trois investisseurs locaux. Parmi eux, Sirwan Barzani est le mieux servi. Commandant militaire des Peshmergas, l’homme est devenu un entrepreneur puissant dans la région. Fondateur et actuel directeur général de Korek Telecom, il détient désormais 75% du capital de l’entreprise.

Les pièges d’un investissement en Irak

Un retournement de situation qui soulève de nombreuses questions. A commencer par celle-ci : les effets de la lutte contre la corruption engagée par le pays seront-ils bientôt visibles, notamment au Kurdistan, une région autonome divisée entre deux clans - les Barzani au Nord et les Talabani au Sud ? Les Talabani possèdent eux aussi un opérateur mobile, Asiascell. La rivalité entre les deux familles a débouché sur une sanglante guerre civile dans les années 90. Mais, aujourd’hui, ce sont les Barzani qui font la pluie et le beau temps au Kurdistan. Une mainmise politique sur la région qui fait du cercle familial le centre de décision officieux du pouvoir.  "Le QG des Barzani s'est imposé comme une institution alternative et cela est encore plus visible aujourd'hui", assure Megan Connelly, une spécialiste de la région, à l'AFP. Dans le reste du pays, Korek doit faire avec la concurrence du britannique Vodafone, très implanté au Moyen-Orient et plus au fait des particularités locales. II doit également lever les réticences des tribus arabes, méfiantes vis-à-vis des réseaux kurdes. Des doutes planent ainsi sur la provenance des fonds ayant permis de financer l’achat de la licence GSM nationale de Korek, acquise en 2007 pour un montant d’un milliard de dollars. 

Pour Orange, le régulateur local a été corrompu

Chez Orange, on conteste la légalité de cette expropriation et on s'estime trompé par les actionnaires kurdes de Korek. Le groupe a intenté un procès aux Etats-Unis pour tenter d’obtenir réparation. Il accuse notamment Sirwan Barzani et ses associés de mauvaise gestion et d’opérations frauduleuses. Selon le Financial Times, le coeur de cette accusation porte sur un prêt de 150 millions de dollars, souscrit par Korek en décembre 2011 sans en avertir Irak Telecom, auprès de IBL Bank, une banque libanaise. L’argent aurait alors transité par différents comptes appartenant à la société et à son directeur général afin de corrompre les régulateurs locaux. De son côté, Agility affirme également lancer « plusieurs procédures judiciaires » à Dubaï et à New York, auprès du Centre international pour le règlement des différends, relevant de la Banque mondiale, pour lever le voile sur une opération immobilière suspecte impliquant les dirigeants de Korek et ceux de la CMC.

Silence radio des autorités françaises

Toujours est-il que dans le rapport annuel 2018 de l’entreprise française, toute référence à sa filfiliale irakienne a disparu en dehors d'une note dans les annexes. Empêtrées dans des négociations hasardeuses pour le rapatriement des djihadistes nationaux retenus au Kurdistan irakien, les autorités françaises brillent, quant à elles, par leur silence. Et ce n’est malheureusement pas la première fois qu’elles plient l’échine dans un litige portant sur un dossier stratégique. Cette fois-ci, au détriment d’Orange, dont la politique de développement à l’international, mise en place par son PDG Stéphane Richard, subit un sévère coup d’arrêt.


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