Paquet neutre à 10 euros : une aubaine pour les organisations terroristes ?

27,1 %
En 2015, 27,1 % des cigarettes fumées dans l'Hexagone ne provenaient
pas des circuits légaux.

Après l'introduction du paquet neutre le 20 mai 2016 en France, l'annonce par Marisol Touraine d'une hausse souhaitée du prix du tabac a de nouveau créé la polémique autour des effets pervers de telles mesures. Ces initiatives encouragent la contrefaçon et la contrebande de cigarettes, qui constituent une source importante de financement pour le terrorisme.

Tandis que plus aucun paquet de cigarettes ne portera de marque distinctive d'ici le 1er janvier 2017, les récentes déclarations de la ministre de la Santé en faveur d'une « augmentation forte du prix du tabac » laissent redouter un essor tout aussi significatif du marché noir. En France, d'après une étude KPMG publiée le 8 juin 2016, le marché parallèle du tabac a atteint en 2015 le niveau record de 27,1 % contre 26,3% en 2014. Ces cigarettes proviennent notamment des achats effectués dans les pays voisins où le prix du paquet de cigarettes peut être, d'ores et déjà, jusqu'à deux fois inférieur à celui pratiqué en France. Alors avec le paquet à 10 euros que Marisol Touraine souhaite voir arriver « le plus vite possible », difficile d'imaginer la tendance s'inverser, au grand dam des 25 500 débitants de tabac français qui n'ont pas encore fermé boutique.

Avant la France, l'Australie a été le premier pays à adopter le paquet neutre en décembre 2012. Malgré les chiffres encourageants avancés par les autorités australiennes, le bilan est en réalité plus contrasté puisque le marché parallèle a augmenté de 25 % en deux ans, d'après une étude du groupe KPMG. Pas étonnant quand on sait qu'un paquet de cigarettes Marlboro y coûte désormais plus de 16 euros. Au Québec, où la cartouche se vend autour de 15 dollars dans la rue contre 80 en boutique, la hausse du prix du tabac en 2014 a également fait exploser le trafic, qui côtoie à présent celui de la drogue et des armes. Chaque année, ce commerce illicite priverait d'ailleurs l'État français de 2,4 milliards d'euros de recette fiscales. Si on ajoute à cela les pertes liées aux ventes faites hors de nos frontières, le manque à gagner pour l'Etat atteint les 4 milliards d'Euros. Mais cet argent ne disparaît pas : il profite aux réseaux criminels, et notamment aux organisations terroristes, qui financent en partie leurs actions grâce au trafic de tabac.

Mokhtar Belmokhtar, le leader d'AQMI, surnommé « Mister Marlboro »

Un rapport rendu public en 2015 par le Centre d'analyse du terrorisme affirme que la contrebande de cigarettes représenterait plus de 20 % des sources de financement des organisations terroristes. On y apprend notamment qu'Amédy Coulibaly, le terroriste de l'Hyper Cacher et de Montrouge, était impliqué dans le trafic de tabac, comme le révèle la saisie par la police de deux cartons de cartouches dans un box qu'il avait loué avec un complice en 2010. « Près de 15 organisations terroristes dans le monde recourent régulièrement et dans des proportions importantes à la contrebande et à la contrefaçon de cigarettes pour se financer », précise le rapport, qui cite notamment Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le Hezbollah, le Hamas, les Talibans pakistanais, ETA et l'IRA. Mokhtar Belmokhtar, le leader d'AQMI, serait ainsi connu dans le milieu comme « Mister Marlboro »...

Lors de son discours à l'École des douanes de La Rochelle le 24 mai, Christian Eckert a admis que la contrebande de tabac constituait bien une source de financement du terrorisme. « L'argent est le moteur du terrorisme », a ajouté l'actuel secrétaire d'État au budget en guise d'explication. Et les sommes en jeu peuvent être colossales. En 2000, un trafic de cigarettes a été découvert entre la Caroline du Nord et le Michigan, dont le chiffre d'affaires de 7,2 millions d'euros servait à financer le Hezbollah au Canada et au Liban. En mai 2013, un autre réseau a été démantelé entre la Virginie et New York. Lié au Hezbollah et au Hamas, il écoulait 20 000 cartouches par semaine pour un bénéfice net de 10 millions d'euros... Directrice du centre sur la corruption, le crime transnational et le terrorisme à l'université de George-Mason en Virginie, Louise Shelley indique par ailleurs que Daesh est également impliqué dans le trafic de cigarettes.

Dans sa question du 29 janvier 2015 au Sénat, Philippe Adnot a fait part de ses interrogations sur les répercussions du paquet neutre en France, craignant un « effet démultiplicateur sur le marché parallèle » et demandant « s'il ne serait plus sage de renoncer à ce type de mesure qui pourrait être de nature à accroître la contrebande de cigarettes et à alimenter le financement du terrorisme. » Pour seule réponse, le sénateur a eu droit à une longue tirade de Marisol Touraine lui assurant en conclusion qu'un dispositif de traçabilité serait mis en place pour limiter le commerce illicite, alors que celui-ci existe déjà, précisons-le. Quoi qu'il en soit, en attendant, les organisations terroristes continuent de se frotter les mains.


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