Perspective de crise économique : la Bourse est-elle responsable ?

13 %
En 2018, les entreprises du CAC 40 ont progressé de 13% à plus de 57
milliards d'euros.

En période de crise comme celle que nous vivons actuellement – surtout si plusieurs éléments anxiogènes se cumulent, crise sanitaire, crise économique mais aussi menace terroriste -, il est fréquent de rechercher des coupables. Parmi ceux-ci, la Bourse est souvent mise en avant.  Dramatisé par les médias – « la Bourse a dévissé », « Wall Street a plongé dans le rouge » -, le sentiment général qui se répand est alors que, loin de voler au secours de l’économie, la fuite en avant des actionnaires l’enfonce un peu plus. On leur reproche, dès que le ciel se couvre, de tourner le dos aux entreprises, en allant chercher sur d’autres marchés des valeurs dites refuges (or, immobilier,…). Et leurs rémunérations choquent au regard de ce qui devrait être plutôt redirigé vers l’investissement, les salaires, la formation.  

Petit rappel : le financement des entreprises en développement  

Sur le marché primaire, sur lequel sont émis pour la première fois les actifs financiers d’une entreprise, la bourse permet aux activités économiques de se financer pour se développer. L’entreprise qui décide de s’introduire en bourse le fait avec plusieurs objectifs, collecter des fonds pour accroître ses marges de manœuvre, s’associer à d’autres partenaires, s’internationaliser et, last but not least, booster son image d’entreprise performante.  

Une fois cotée, en cas de difficulté ou de nouveau besoin de développement, elle pourra  faire appel aux investisseurs sur le marché boursier via une augmentation de capital ou une levée de fonds... Le marché secondaire, sur lequel s’échangent quotidiennement les titres des entreprises cotées, apporte, lui, le niveau de liquidité indispensable à l’économie.  

A la différence de l’investissement en obligations, l’achat d’actions – parts du capital de l’entreprise – constitue une prise de risque, un pari sur l’avenir. Pour couvrir le risque, la perspective de gains doit être suffisamment intéressante : perspective de dividendes et  perspective de plus-value lors de la revente des titres sur le marché.  

A priori, dans un système capitaliste, le financement profitable à tous de l’activité économique en échange d’une rémunération de ceux qui y contribuent au côté des dirigeants et salariés des entreprises, est logique.  

Les dérives de la rémunération du risque  

La réalité est moins idyllique et alimente les « procès » faits à la Bourse. En période de crise d’autant plus, on s’émeut du versement de dividendes, vécus comme immoraux et  disproportionnés compte tenu de la situation. Les montants, présentés dans leur globalité, sont parfois vertigineux : progression des dividendes de 7,8% à 263,3 milliards de dollars au niveau mondial au premier trimestre 2019, progression de 13% à plus de 57 milliards d’euros en 2018 pour les entreprises du CAC 40, etc.   

Ce sentiment récurrent, de surcroît dans un pays tel que la France qui se débat avec un taux de chômage élevé, se fait entendre chaque année lors de la publication des dividendes versés par les entreprises. Il s’est renforcé depuis le début de la crise sanitaire et a même contraint le pouvoir politique à intervenir. On se souvient de l’appel du ministre de l’Économie , Bruno Le Maire, en faveur d’une « modération des dividendes » (il préconisait une diminution « d’au moins un tiers »),.  

Sans même évoquer les scandales autour de certaines pratiques visant à contourner la réglementation fiscale (scandale CumEx), d’autres éléments influençant le versement des dividendes, susceptibles de relever du conflit d’intérêt, ajoutent au sentiment d’injustice des griefs de non transparence et d’a-sincérité. La distribution de dividendes en accroissant l’attractivité des actions d’une entreprise joue favorablement sur leur cours. Leur montant peut alors se trouver influencé par ceux qui, dirigeants et cadres, détiennent des actions et sont donc partie prenante… Au-delà de l’éthique, c’est l’artificialisation de la performance qui se trouve en cause.  

Bourse et crise économique, qu’en est-il ?  

Sans trancher, la référence au pay-out, ce rapport entre le dividende versé et le résultat net d'une entreprise peut servir de guide. Bien qu’un ratio idéal soit impossible à définir (certains parlent d’un « maximum prudent » de 60 %, d’autres évoquent un taux standard de 50%), il constitue de fait un bon indicateur pour évaluer, hors situation exceptionnelle d’une entreprise (voir Tesla qui ne verse pas de dividendes), l’équilibre qu’elle maintient entre les différents postes d’affectation de ses résultats : rémunération du capital et du travail (salaires, formation, participation…),  trésorerie, investissement. Il permet de vérifier que l’entreprise verse des dividendes tout en se donnant les moyens de financer son développement et d’assurer sa pérennité. Et donc… la croissance de ses futurs dividendes.  

Ne pas oublier, en outre, que la rentabilité totale des capitaux investis est la somme des dividendes annuels versés pendant la détention de l’action ET de la plus-value (ou moins-value) dégagée au moment de la vente... Sauf spéculateurs uniquement attirés par les gains à court terme correspondant à la définition du trading – et il y en a beaucoup, bien sûr -, les actionnaires savent que c’est sur un temps long que la rentabilité s’apprécie et qu’elle repose sur la croissance de l’économie et surtout pas sur son plongeon.    

En France, le fait que les entreprises du CAC 40 ont écouté le ministre de l’Économie et ont fait accepter par leurs actionnaires une baisse de leurs dividendes de 24,5 milliards d’euros contre les 54,3 milliards annoncés est bien l’illustration que la Bourse, malgré ses défauts, est consciente d’avoir plus à gagner en préservant les chances d’un rebond économique plutôt qu’en renforçant les risques d’une grave récession. Vont-elles poursuivre cet effort ?    


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