La Philharmonie de Paris : 400 millions d'euros pour ça !

10 ans
En l'espace de dix ans, le coût du chantier de la Philarmonie de Paris
a été multiplié par trois.

Les médias ont été unanimes pour louer la Philharmonie de Paris, la nouvelle salle de concerts symphoniques de La Villette, et notamment son acoustique. L’excitation liée aux concerts d’inauguration y était sans doute pour beaucoup, pour notre part - nous avons pu nous y rendre lors de l’un des premiers concerts - notre jugement sera nettement plus mesuré.

 

De l’extérieur on aperçoit la salle de loin, du périphérique ou dès la sortie du métro, tant mieux, entre la grande halle de La Villette, le Conservatoire et la Cité de la musique (rebaptisée Philharmonie 2), il vaut mieux ne pas jouer les modestes. Mais avec Jean Nouvel, on ne craignait pas ce risque. On sera plus circonspect sur la forme générale, une sorte d’hybride entre la Philharmonie de Berlin et le Disney Hall Concert de Los Angeles, entre l’aspect anguleux de la première et le revêtement métallique de la seconde. Les courbes de la salle du Los Angeles Philharmonic adoucissent son aspect métallique (architecte : Frank Gehry), nullement ici où les angles en renforcent la dureté…

En entrant on est immédiatement frappé par la pauvreté du hall, relativement étriqué, sans aucune décoration d’aucune sorte, d’un blanc neutre d’hôpital qui sera celui de tous les espaces publics. Le sol rugueux prolonge celui de l’extérieur, même le toucher n’invite pas à l’accueil. Les foyers sont bas de plafond, parsemé de lamelles métalliques très années 70, les murs sont blafards, la moquette bas de gamme et même, par endroit, de couleur orange ! On se croirait dans une MJC. Preuve irréfutable du ratage des espaces publics : l’atrium, qui donne sur l’entrée, est complètement excentré et plongé dans l’obscurité, alors que cet espace, et cette vue, sont toujours mis en valeur habituellement. Tout cela fait très cheap, une honte compte tenu de l’argent investi dans ce bâtiment. L’Opéra Bastille a une réputation de froideur, mais à côté c’est le grand luxe !

 

Changement d’ambiance dans la salle, toute en rondeur et où les teintes boisées rompent quelque peu la monotonie du blanc. Visuellement la réussite s’avère incontestable et chaque spectateur bénéficie d’une vue parfaite sur l’orchestre, le plus éloigné n’étant qu’à 32 mètres du chef. Comme au nouvel auditorium de Radio France (inauguré en novembre dernier), on est plongé dans la "mécanique" de la formation symphonique, des gestes du chef aux interventions des musiciens. Un bon point.

 

L’acoustique n’a reçu que des éloges, mais l’unanimité, avec la presse, il faut un peu s’en méfier. Effectivement le son est rond, chaleureux, enveloppant ; la première impression s’avère incontestablement positive. Mais en tendant l’oreille on s’aperçoit que le registre grave domine largement, au détriment des premiers violons qui peinent à émerger. Dans la 4e Symphonie de Brahms (nous étions au concert du 26 janvier), ceux-ci furent continuellement noyés alors que la partition les met souvent en avant, jamais ils ne percèrent la masse orchestrale, tous les angles étaient émoussés.

On perçoit en permanence une sorte de halo, cela s’explique : les spectateurs étant rapprochés, le volume de la salle aurait manqué de se révéler trop réduit, et le son trop sec, en conséquence les acousticiens ont rajouté de grandes cavités entre les gradins et les murs de la salle ainsi que d’imposants réflecteurs acoustiques, une enveloppe qui se rajoute à l’espace du public et des musiciens. On retrouve ainsi du volume, donc de la réverbération, mais dans un espace circulaire et complexe, d’où une perte de précision. Le son a tendance à baver, à ressembler à de la soupe. L’effet plaira au spectateur occasionnel, mais le mélomane n’y trouvera pas son compte ; après l’exubérance de la presse généraliste, c’est bien sûr l’avis de ce dernier qui s’imposera.

Tout cela pour 400 millions d’euros, 386 exactement au dernier comptage, c’est bien cher payé ! Voilà qui n’encouragera pas les mélomanes à rejoindre cette salle excentrée (métro Porte de Pantin) et à supporter une ligne 5 bondée à l’heure de sortie des bureaux. Et cet échec rend encore plus scandaleux, s’il en est, l’interdiction faite à la Salle Pleyel de donner des concerts de musique classique, elle qui possède d’une acoustique certes un peu sèche, mais qui a au moins l’avantage de la sincérité et de la clarté.


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Philippe Herlin

Philippe Herlin est économiste, Docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers, il a publié plusieurs ouvrages chez Eyrolles et rédige des chroniques hebdomadaires pour Goldbroker.

Il écrit tous les vendredis un article sur l'art et la culture vus à travers l'économie, et intervient ponctuellement sur d'autres sujets.

Son site : philippeherlin.com.