La fausse bonne idée des œuvres d'art dans l'entreprise

L'acquisition d'une oeuvre d'art par une entreprise pour le compte de
l'entreprise permet une déduction du prix d'acquisition, du résultat
imposable de l'entreprise jusqu'à 20 % par an pendant 5 ans.

Dans l'entretien accordé au journal Le Monde du 14 septembre, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, a plus que surpris en déclarant être « favorable à l'exposition d'œuvres issues des collections publiques dans les entreprises ». Il n'en fallait pas plus pour que le petit milieu parisien de la culture institutionnelle – d'aucuns diraient « et subventionnée » - s'empare du sujet au travers des débats passionnés dont il a le secret et que le monde nous envie.


A bien y regarder, l'idée de marier entreprise et art n'est pas nouvelle. La très française régie Renault, dont le logo a été dessiné par Vasarely en 1972, s'est dotée de toute une collection d'œuvres dans les années 60 et 70. Dans de nombreuses entreprises, des patrons mécènes ou inspirés ont acquis des œuvres plus ou moins monumentales pour les mettre à disposition, plus ou moins là encore, de leurs salariés sur leurs lieux de travail.


La différence avec la nouvelle proposition est que l'initiative n'est plus celle d'un dirigeant ou d'une entreprise, mais celle de l'Etat.


Les réflexions lues dans la presse portent sur deux thèmes principaux : quelques poncifs éculés et bien français sur le thème du « est-il bien normal de confier du patrimoine national à des entreprises privées » ; mais aussi quelques réactions logiques pour rappeler que cette nouvelle proposition allait aggraver la situation périlleuse de nos musées, peu fréquentés et faiblement soutenus. Le président de l'association des conservateurs de musée s'est d'ailleurs opposé à cette démarche, tandis que les directeurs des grands musées, à commencer par le tout nouveau directeur du Louvre Jean-Luc Martinez, y sont favorables.


Vu de l'entreprise, il ne faudrait pas tomber dans le panneau de la fausse bonne idée. A première vue, les opportunités sont excellentes. L'entreprise s'installe comme partenaire de l'Etat sur sa politique culturelle ; elle démontre aussi sa générosité en permettant à ses collaborateurs d'accéder à des œuvres qu'ils n'iraient pas découvrir au musée. Ce faisant, – plus prosaïquement – elle les garde encore un peu plus dans ses locaux, étendant encore son emprise psychologique et physique sur des salariés dont l'équilibre vie professionnelle / vie familiale est souvent déjà fragile.


A court terme, effectivement, l'entreprise y gagne. Elle va un cran plus loin, encore, que ce qui est déjà fait, par exemple avec ces « well-beeing managers » qui, dans les grandes entreprises, vont jusqu'à proposer aux collaborateurs – qui peuvent ainsi rester concentrés sur leurs missions – d'organiser pour eux ce qu'ils n'ont plus le temps de faire et qui devrait, pourtant, faire partie de petits plaisirs simples de l'existence (goûter d'anniversaire du fiston, réservation et achat de fleurs pour le diner avec madame, vacances, ...).

L'entrée de l'exposition au bureau permet d'intégrer encore davantage de vie sociale du collaborateur dans l'espace professionnel


A moyen terme, il n'est pas sûr que le pari soit judicieux. Car la conséquence de tels choix intégrateurs de la vie privée du salarié, c'est l'extension sans fin du domaine de l'entreprise, mais aussi, par construction, des attentes du collaborateur envers elle. En clair, plus je m'impose chez mon collaborateur, plus je crée de la dépendance et des attentes ... lesquelles peuvent devenir des revendications.


Or, l'entreprise n'a pas toujours, loin s'en faut, les moyens de sa politique. Là où, hier, elle se suffisait comme source d'un travail et des revenus associés, la voilà désormais chargée de répondre aux nouvelles attentes des salariés, comme le démontrent toutes les enquêtes les plus récentes.


Elle doit compléter les lacunes d'un système éducatif fatigué, comme en témoignent les nombreux cours d'orthographe à destination des cadres. Elle doit donner du sens à l'engagement de chacun. Au travers de la responsabilité sociale et/ou environnementale de l'entreprise, elle doit prendre position dans le « débat citoyen » sur tout un tas de problématiques souvent fort éloignées de son objet social d'origine. Elle doit, enfin, faire face à l'immaturité croissante des nouveaux entrants sur le marché du travail, qui comptent sur elle pour construire leur trajectoire professionnelle, voire leur épanouissement personnel, bien au-delà des attendus stipulés dans la fiche de poste ou le contrat de travail. La voilà qui va devenir, si l'on n'y prend garde, responsable de l'éveil culturel de ses collaborateurs !


C'est un piège car, malgré toutes les bonnes intentions, l'entreprise reste un système économique avec ses lois d'airain. Et quiconque observe de près l'acte hiérarchique ou managérial constate que l'écart s'accroit de plus en plus entre les attentes des managés et les moyens donnés aux managers pour y répondre. L'entreprise étend son emprise sur ses collaborateurs, prétend combler les attentes qu'elle crée, assume de répondre à certaines lacunes de la société moderne, mais sans jamais vraiment étendre les compétences et talents de ses managers de terrain, pour des raisons évidentes qui tiennent à la fois à la charge de travail humainement supportable et au fait qu'un manager, c'est d'abord quelqu'un chargé de faire respecter les indicateurs de performance assurant la survie de l'ensemble.


Certes, la nature à horreur du vide et il est logique qu'un Etat désargenté et désemparé aille chercher secours auprès des entreprises. D'aucun trouveront d'ailleurs cela cocasse que ce soit un gouvernement socialiste qui sollicite ainsi les patrons. Que l'entreprise prenne néanmoins garde de rester à sa place et de ne pas s'aventurer sur des terrains glissants. Les consultants, que ces mêmes entreprises consomment parfois goulûment, appellent cela se recentrer sur son cœur de métier. Il faut toujours écouter un consultant !


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