Réforme de la fonction publique : la première brique d'un nouveau modèle social français ?

5,5 millions
En 2016, le nombre de fonctionnaires a atteint près de 5,5 millions de
personnes.

Alors que la première année d’Emmanuel Macron à la présidence de la République vient tout juste de s’achever, ce ne sont pas moins de 7 réformes qui sont annoncées par le gouvernement d’ici la fin du mois de mai.

Une volonté de transformer le pays en profondeur qui marque fortement cette première année du quinquennat, comme le révèle une récente Etude Elabe. En effet, 7 français sur 10 dépeignent un président réformateur, quelle que soit la catégorie de population. Une accélération des réformes qui se ressent surtout au sein du service public, dont l’une des plus notoires est la future réforme de la fonction publique.

Commandés par chaque nouveau président de la République, de nombreux rapports s’empilent sur le sujet depuis une trentaine d’années… sans succès ! La révision générale des politiques publiques (RGPP) a, par exemple, largement déstabilisé la fonction publique, sans pour autant atteindre ses objectifs. Ainsi, dans ce contexte, chacun est en droit de se poser la question : peut-on VRAIMENT réformer la fonction publique ? La nouvelle réforme, Action Publique 2022 (AP 22), voulue aujourd’hui par le gouvernement – et, dont l’ambition est d’innover en profondeur - a-t-elle réellement des chances d’aboutir ?

De vraies ruptures avec les tentatives précédentes

En effet, l’objectif de la nouvelle réforme de la fonction publique est inédit : il ne s’agit plus uniquement de réaliser des économies, mais bien de rendre l’administration plus efficace, plus digitale, plus proche des citoyens et de leurs attentes. Il s’agit ici de véritablement transformer l’Etat par la digitalisation. Alors même que le projet prévoit le départ de 120 000 fonctionnaires sur la durée du quinquennat, le fait de tendre vers un objectif positif, et non uniquement financier, constitue en soi une nouveauté !

Le projet est aussi inédit par sa méthode : le recours aux contractuels, notamment, apporte une réelle rupture. Ces derniers qui représentent déjà 17% des effectifs de la fonction publique, pourront désormais occuper des postes à haut niveau de responsabilité. Autre nouveauté : de jeunes énarques seront nommés sur 20 à 30 postes par an, identifiés comme prioritaires pour la transformation publique. Le but ? Insuffler à l’ensemble de l’administration leur dynamisme de « Millenials ».

Enfin, l’administration, elle-même a changé en profondeur. Certains ministères commencent à adopter des pratiques issues du privé : bilans managériaux, évaluations 360° ou tests psychotechniques en ligne sont désormais utilisés. De leur côté, les nominations des directeurs d’administration centrale se professionnalisent, avec un accompagnement par des coaches externes au moment des prises de poste. Ainsi, c’est toute la relation ministres - cabinets - directeurs d’administration centrale qui évolue : il ne s’agit plus de défendre son territoire ou de réaliser des « notes parapluie », mais bien de proposer des solutions, de prendre position, et de retirer tout ce qui n’apporte pas de valeur ajoutée aux contribuables ou aux comptes publics.

Si cette nouvelle réforme est dotée de quelques atouts certains, le gouvernent devra, pour réussir, relever un challenge de taille : convaincre l’ensemble des fonctionnaires des bienfaits de la réforme !

Un prérequis pour susciter l’adhésion : placer l’humain au centre de la réforme

Il sera donc primordial pour le gouvernement d’accompagner humainement et individuellement tous les fonctionnaires dans cette rupture, et plus particulièrement tous ceux qui seront amenés à rejoindre le privé. Aujourd’hui, force est de constater que peu de ministères ont prévu de vrais programmes en ce sens, à l’exception du Ministère des Armées. En effet, dès 2005, cette administration a mis en place de véritables services de transition, professionnels et structurés pour ses cadres dirigeants, dans un premier temps, avant de les étendre à l’ensemble du personnel. Ainsi, ce sont près de 14 000 militaires qui reviennent à la vie civile chaque année !

Ailleurs dans la fonction publique, des initiatives commencent à émerger pour favoriser ce passage : coaching, rédaction de CV, entraînement aux entretiens d’embauche, travail sur la mobilisation d’un réseau… des accompagnements qui permettent aux fonctionnaires de mieux valoriser les compétences qu’ils pourraient apporter à une entreprise. Pour autant, il est impératif étendre plus largement ce principe, à en faire une réalité pour tout fonctionnaire qui le souhaite, via des programmes d’action structurés, avec un suivi individualisé et professionnel.

Certes, cela ne constituera pas la seule condition à la réussite d’AP 22, mais elle reste essentielle. C’est uniquement s’ils se sentent respectés et accompagnés, que les fonctionnaires - ceux qui quitteront l’administration et les autres - pourront considérer positivement cette réforme et s’y engager. L’économie française bénéficie aujourd’hui d’un très favorable - et rare - « alignement des planètes », qui donne, au moins sur le papier, de réelles chances à cette réforme d’aboutir. Il ne tient donc qu’aux administrations de consentir, de leur côté, l’investissement humain nécessaire, pour faire de cette réforme un progrès pour l’ensemble du pays.


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Philippe Got

Philippe Got est un expert de l'accompagnement et de la conduite de changement dans la fonction publique, ayant travaillé tour à tour pour le compte du Ministère de la Défense, L'Armée de Terre et l'Etat Major des Armées. Après 15 années passées dans les institutions, il a choisi de mettre à profit cette expérience dans le conseil et travaille aujourd'hui en qualité de Senior Business Advisor en charge du secteur public chez Wavestone.