Réindustrialiser la France ?

5 %
Les produits informatiques représentent 5% de la production
industrielle américaine.

Le débat sur la réindustrialisation de notre pays, auquel nous avons participé en écrivant Virus et Mondialisation (Economie matin, 13 mai 2020) se poursuit : rien que dans Les Echos, un édito de David Barroux titré Sauver nos usines reconnaît que « De l’Allemagne à la Suisse en passant par Singapour, des pays développés ont su conserver leurs usines » et un Décryptage signé Julien Dupont Calbo se situe dans une optique Spécial relocalisation, et donne les résultats d’un sondage favorable à ce changement d’orientation : à la question « êtes-vous favorable à ce que des industriels français relocalisent leur production même si cela augmente le prix final pour le consommateur ? », il y a 47 % de réponses « Oui tout-à-fait » et 42 % de « Oui plutôt ». Encourageant !

Le point de vue d’un général chinois

Mais le plus intéressant est la publication par la revue Conflits d’un entretien avec le général chinois Qiao Liang, daté du 7 mai, dont je viens également de prendre connaissance. Ce haut gradé, qui a pris sa retraite de l’armée et enseigne à l’université, est direct : « la haute technologie dépend de l’industrie manufacturière. (…) La bataille finale reste la fabrication. (…) Si les Etats-Unis veulent se battre contre le plus grand pays manufacturier alors que l’industrie manufacturière s’est vidée, comment vont-ils combattre ? »

Le général Qiao Liang prend, coronavirus oblige, un exemple relatif aux ventilateurs, appareils indispensables quand le virus annihile les capacités respiratoires. Il dit que « les Américains n’ont pas la capacité de produire les respirateurs dont ils possèdent les brevets ». Pourquoi ? Parce que, sur les 1 400 pièces du ventilateur, plus de 1 100 doivent être produites en Chine, ainsi que l’assemblage final. » Il explique cette situation par l’utilisation du dollar, qui permet depuis longtemps de tout acheter en le faisant produire par d’autres. Or, dit-il, « en cas d’épidémie ou de guerre, un pays sans industrie manufacturière peut-il être considéré comme un pays puissant ? »

Le général termine en observant qu’il est difficile de reprendre la fabrication locale : impossible de produire au prix chinois avec des salaires américains ! Quant à la robotisation, elle se traduirait selon lui par une augmentation insupportable du chômage. C’est à mon avis le point faible de cette remarquable analyse : bien des gens pensaient, au XIXème siècle, que les machines allaient engendrer un chômage de masse, et ce ne fut pas le cas, c’est la production et la consommation qui ont augmenté grosso modo parallèlement.

Comment réindustrialiser la France et l’Europe ?

Je ne crois pas impossible une réindustrialisation du monde occidental, mais ce n’est évidemment pas du « tout cuit » ! Un tel changement supposerait, au moins pendant plusieurs années, une sorte de protectionnisme dont aucun petit pays n’est capable. Il faudrait étudier de près notre voisin suisse : voilà un petit pays qui, sans être extraordinairement protectionniste, a conservé une industrie puissante. Bien sûr, cette industrie ne couvre pas l’ensemble des secteurs, mais elle prospère. Ceci étant, la dimension européenne, comparable à celle des Etats-Unis, permettrait peut-être, en adoptant quelques-unes des vertus suisses, de réaliser l’impossible : stopper puis inverser le mouvement de désindustrialisation.

Il faudrait pour cela changer en profondeur le fonctionnement de l’Union. Comme la France, ou plus encore, l’Union européenne est gangrenée par la bureaucratisation et une certaine forme de politisation. Je dis bien « une certaine forme », car la politisation à la chinoise n’a certes pas nuit à l’industrialisation de ce pays, du moins une fois qu’il a été débarrassé de la folie maoïste.

La politisation européenne et française est tout-à-fait différente : en Chine le Parti fait marcher (grosso modo) tout le monde dans la même direction ; en Europe, et particulièrement en France, elle permet à des incompétents d’arriver au pouvoir et laisse les populations tirer à hue et à dia, comme on disait du temps des attelages de chevaux. Il nous faut inventer une forme de vie politique qui ne soit ni la dictature du Parti, ni la chienlit.

Hélas, je suis économiste, pas politologue, et j’envoie donc la balle dans le camp de ceux qui connaissent mieux les arcanes de la vie politique. Je sais qu’il faut réindustrialiser, je sais qu’il faut le faire au niveau européen, mais je ne sais pas comment porter à la tête de nos différents pays et de l’Union des hommes qui aient certaines des qualités de Xi Jinping dans être du genre dictateur 


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Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "Les enjeux 2012 de A à Z" aux Editions de l'Harmattan, de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres et de "La retraite en liberté" au Cherche Midi.