Derniers soleils de la saison [1]

11 %
Bercy s'attend à une récession de 11% en France en 2020.

Le COVID-19 se maintient dans le paysage économique et financier. Il faut donc comprendre que les relations causales, chères aux conjoncturistes, vont rester entravées par des contingences. L'incertitude demeure. 

Puisque le court terme se dessine mal, peut-être est-il utile d'éclairer les tendances longues de l'environnement des marchés. On est alors en droit de s'interroger sur la solidité du triptyque « logique de marché, libre échange et crédibilité de la politique monétaire ». Le monde est peut-être en train de changer. 
 
En ce retour de vacances, trois choses sautent aux yeux :
- comme attendu, la dynamique de la croissance économique paraît dans l'ensemble se faire moins forte ; cela paraît particulièrement le cas en Europe, c'est moins net en Chine et le processus ne serait pas (encore ?) engagé aux Etats-Unis ; 
- la déception du côté de la politique économique est logée à Washington, avec un personnel politique américain, qui n'a pas réussi à forger un compromis sur un nouveau plan de relance ; les décrets pris par la Maison Blanche, dont la base légale peut apparaître pas très bien assurée, ne sont qu'un ersatz aux ambitions plus limitées ;
il n'est pas trop surprenant que le nombre de nouveaux cas de COVID-19 ait augmenté ; si la maladie est contagieuse, sa létalité est plutôt faible, surtout chez les jeunes et les bienportants ; à ce titre, l'incitation à modifier son comportement est faible pour le plus grand nombre ; il n'empêche que le processus est d'une ampleur supérieure aux anticipations qu'on pouvait avoir, aussi incertaines étaient-elles.
 
Tout ceci pour dire, en reprenant une grille analytique utilisée par les historiens, que les relations causales, chères aux conjoncturistes, sont entravées par des contingences : l'accidentel bloque le rationnel que les économistes, et avec eux toute la communauté des marchés de capitaux, tente de repérer. L'incertitude en matière de santé publique demeure ; elle continuera de jouer sur le comportement tant des agents économiques que des investisseurs. 
 
Puisqu'on reste confronté à un certain brouillard et en poursuivant la référence à l'analyse historique, pourquoi ne pas essayer de dessiner les tendances longues de l'environnement des marchés ? Proposons deux perspectives. 
 
D'abord, la « grande récession » de 2008 n'a pas remis en cause le triptyque qui sert de base au fonctionnement du système économique et financier : logique de marché, libre échange et crédibilité de la politique monétaire. Bien sûr, la réglementation bancaire s'est durcie ; mais l'endettement s'est poursuivi et les objectifs de rentabilité du capital sont restés ambitieux, malgré une croissance économique souvent molle et des taux d'intérêt orientés à la baisse. Si ce cœur économique et financier n'a pas été trop altéré, comment pourtant ne pas voir que les équilibres politiques, nécessaires à son bon fonctionnement, se sont progressivement détériorés ; avec, sur le front intérieur, le renforcement du populisme et du nationalisme et, sur la plan international, la montée des tensions sino-américaines, la sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne et au final un « ordre » commercial mondial malmené. 
 
Ensuite, n'est-il pas tentant de faire un parallèle entre les décisions de politique économique actuelles et les débats d'économistes de la fin du XVIIIème siècle ou de la première moitié du XIXème siècle ? La politique monétaire va rester ultra-accommodante pour longtemps (cf. la nouvelle stratégie de la Fed, dévoilée jeudi dernier à Jackson Hole par Jerome Powell), ce qui suggère des marchés de capitaux administrés au moins dans une certaine mesure, et les mécanismes de chômage partiel sont un peu partout prolongés. On peut trouver dans ces démarches un écho aux débats ayant eu cours au moment de la « révolution industrielle ».  C'est en faisant entrer l'argent, le travail et le foncier dans une logique de marché que l'on passe d'une économie de marché à une société de marché. Ce rappel d'histoire de la pensée économique ne suggère-t-il pas qu'un chemin inverse est peut-être en train de s'ouvrir ? Sur quelle distance sera-t-il emprunté ? Evidemment, on ne sait pas. 
 
Il me semble qu'au travers de cette double perspective on est en droit de d'interroger sur la solidité du triptyque « logique de marché, libre échange et crédibilité de la politique monétaire ». Si celui-ci se met à devenir moins stable, alors les présupposés sur lesquels les marchés forgent leurs anticipations devront être remis sur le métier. Pour ce faire, le besoin d'un guidage se fera sentir. Celui-ci devra être collectif et donc consensuel. Ce n'est pas du tout par hasard si la France redonne du lustre au commissariat au Plan. Il y a du changement d'époque dans l'air, et pas qu'en France. Il faut en avoir conscience ! 
 

[1] Reprise d'un vers du très joli poème de René Guy Cadou, Automne


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.