Robots sexuels : marché, limites et incidences sociétales

50 milliards d'euros
Le chiffre d'affaires de l'industrie du sexe est estimé à plus de 50
milliards d'euros dès 2030.

Medias et réseaux sociaux ont depuis 3 ans environ mis les projecteurs sur les robots sexuels, objets artificiels à forme humaine créés et commercialisés en vue de répondre aux désirs sexuels d’une population pour l’instant masculine. Notre société peut-elle être bouleversée par cette intrusion de la machine dans ce qui est fondamentalement un acte humain, celui qui jusqu’à l’apparition de la procréation médicalement assistée, était le seul à donner la vie ?

De quoi s’agit-il ?

Grandes poupées, encore bien souvent inanimées, des créatures mécaniques recouvertes de peau en silicone se voient peu à peu dotées d’une intelligence artificielle permettant de s’adapter aux attentes sexuelles de l’utilisateur et pouvant même, nous dit-on, éprouver des « sentiments ». C’est ainsi que dès 2010 a été imaginée Roxxxy par la firme américaine Truecompanion (autour de 6200 euros) qualifiée de « vraie compagne » avec différentes personnalités. Ceux qui préfèrent les hommes se reporteront à Rocky, la version masculine. La firme a sorti plusieurs versions, dont une récente (8600 euros environ) incluant un nombre impressionnant de positions sexuelles (une cinquantaine).

On le sait, le sexe est une industrie florissante dont le chiffre d'affaires est estimé à plus de 50 milliards d’euros et dès 2030, les robots sexuels pourraient largement se développer selon David Levy dans son ouvrage « Love and sex with robots ».

A ce jour, plusieurs entreprises sont sur le créneau : Android Love Doll, Sex Bot, True Companion et Abyss Créations avec son modèle Harmony (2017). Ces entreprises gardent leurs chiffres de vente secrets mais elles semblent dire que les commandes vont bon train.

Les questions d’éthique

La création de tels objets à visée sexuelle n’a rien d’étonnant dans l’absolu. Il aurait même été surprenant que l’Homme limite l’utilisation de l’intelligence artificielle à la réalisation de tâches ingrates, répétitives. Les nouvelles technologies entrent donc aussi dans l’univers du plaisir.

Mais interviennent alors des questions d’éthique, de morale. Que va-t-on autoriser et interdire ? Passent encore les robots masculins ou féminins représentant des adultes mais quid de ceux représentant des enfants ? Et quid de la super-poupée programmée pour se refuser et donc inciter au viol ? Cela dérange, à juste titre, car bien entendu, ce sont ces projections fantasmatiques du « propriétaire » qui posent problème, avec un risque de normalisation de ces pratiques et de passage à l’acte (pédophilie, viol). Se pose également la question du consentement mutuel. Sans limite juridique établie, tout est possible, d’où les réactions.

L’étendue des services du robot sexuel

Sur un versant plus positif, au-delà du grand jouet sexuel que représente le robot, on pourrait envisager d’autres rôles : robot - éducateur pour initier à la sexualité, robot - thérapeute pour apaiser ou résoudre un certain nombre de problèmes, … C’est oublier que la sexualité humaine n’est justement pas mécanique. Chaque étape, entre le désir naissant et l’orgasme, a sa complexité. Le sexe avec un robot apporte probablement un certain nombre de satisfactions et peut s’avérer utile pour une meilleure connaissance de son corps et ses réactions, au même titre que la masturbation. En revanche, l’apprentissage de la sexualité (puisque rien n’est instinctif) avec un robot, donnerait une image normative, faussée, appauvrie de cette relation, au même titre que la pornographie. Quant au versant thérapeutique, ce type d’objet ne fait qu’alimenter les fantasmes.

Homme et machine, les enjeux

La tendance à attendre de l’Homme des comportements mécaniques et performants est déjà forte dans nos sociétés. On parle aussi « d’homme augmenté » dépassant les limites naturelles. Avec le robot, on crée l’homme ou la femme « idéale », sans faille, selon des critères propres à chacun, répondant à tous les fantasmes. Avec le robot, certains pourront fuir la partie incompréhensible et non maitrisable de l’humain ou le côté charnel qui parfois dérange, tel le dégoût du corps de l’autre ou la peur des « pannes » : pas de com-plexité, pas de relation, bref, tout ce qui fait justement le propre de la sexualité humaine. Que reste-t-il de l’attente, du désir, de l’émotion, et tout simplement de l’érotisme ?

Vers une généralisation ?

A ce jour, ce type de pratique suscite pour nombre de personnes l’incompréhension ou le dégoût car c’est faire entrer une mécanique froide dans un acte qui est encore perçu par la plupart comme un acte d’amour, de partage. Mais cela pourrait se généraliser, avec une cohabitation des différentes sexualités : virtuel et réel côte à côte, parfois même au sein d’un couple.

N’oublions pas toutefois les limites économiques, religieuses ou culturelles. Et peut-être restera-t-il toujours des amoureux dont l’élan physique sera irrépressible …. Quelques fous ou sauvages comme dans « Le meilleur des mondes » d’Huxley, qui valoriseront le charnel et l’échange des regards. Sans cela, la sexualité risque fort d’être enfermée dans des schémas froids et impersonnels, fermant la porte à la liberté que l’on y puise parfois.


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Nathalie Parein

Après une formation en Droit, Sociologie et Psychologie clinique (Paris), Nathalie Parein s’est orientée vers la Sexologie. Diplômée du DIU Sexualités Humaines de Paris 13, elle exerce actuellement son activité de Psychologue-sexologue en cabinet à Paris (articles et présentation sur https://masexologue.wordpress.com). Elle reste également proche du monde de l’entreprise par le biais entre autres, d’une activité de coaching exercée auprès de salariés.