Revenons au fonds, mais là c'est un peu plus compliqué

5,5 %
Les 35 heures ont coûté à la France 5,5 % de chômage de longue durée.

Les arguments contre le programme économique de François Fillon frisent parfois la haine maladive que l'on trouve souvent dans les réseaux sociaux. Certains souhaitent avancer que le programme de François Fillon n’est pas réalisable car « on voit assez peu de chiffres ». Or, il est prouvé que des mesures réalistes fondées sur une grande expérience politique peuvent être plus efficaces que des calculs dont les retombées à long terme sont incertaines.

Si la science se marie assez mal avec la politique, l’expérience et l’intuition font plutôt bon ménage. De la science parlons-en. On est donc prévenu…mais…aux vues des contre-arguments que l'on trouve ici et là, on s’attend à des modèles multidimensionnels croisés, nous aurons finalement que deux ou trois additions.

On entend souvent : que « sur la durée du quinquennat il importe que les pertes de recettes résultant de l’allègement des charges soient plus que compensées par les économies de toutes sortes et quelques impôts nouveaux ».

En fait ceci n’est pas vérifié économiquement et c’est faux. Il n’y a pas de relation linéaire aussi simple, entre la nécessité d’une baisse concomitante des recettes et d’une hausse proportionnelle des économies. Tout simplement parce que la baisse des recettes entrainent des effets positifs économiques induits. C’est d’ailleurs la base de l’économie de l’offre. Sans vouloir ressasser constamment la même idée, la baisse des charges entraine un rétablissement des marges, des investissements différés et donc une relance de l’activité économique et donc… ? De nouvelles recettes ! Il fallait y penser.

Second sujet, pour comprendre sérieusement l’effet des économies de dépense il faut comprendre la phrase : « Économiser plus pour dépenser mieux ». Il ne s’agit pas d’économiser pathologiquement, comme ça, juste pour qu’il y ait un gros chiffre équivalent à celui des baisses de recettes. C’est une réorientation de la dépense qui rendra plus efficace la dépense publique et donc … ? Le multiplicateur keynésien ! Et oui. Il fallait y penser. Quantitatif versus qualitatif…Une dépense plus judicieuse n'a pas l'obligation d'être financée.

On entend aussi souvent dans la presse que « le réalisme de l’enchaînement dans le temps des décisions est étrange » 

Cette idée est elle-même étrange. Elle n’a en effet rien de spécifique au programme de François Fillon. C’est malheureusement vrai pour toutes les mesures de l’économie, et c’est d’ailleurs aussi vrai pour la vie en général. Voudrait-on maîtriser le monde économique, les aspects franco-français et la conjoncture internationale en un tour de passepasse, avec deux additions ?

L’opinion économique persiste dans l’erreur de l’ignorance des effets induits et d’ailleurs du programme du candidat François Fillon lui-même, puisque nous avons l’impression que l’ensemble du programme de François Fillon n’a pas été lu. C’est l’ensemble de la mécanique qu’il faut calculer. Si calcul il faut, on omet le développement de la formation professionnelle, l’instauration d’une allocation sociale unique pour que les revenus du travail soient toujours supérieurs à ceux de l’assistance, la hausse des dépenses publiques dans la sécurité, la défense et la justice, l’universalité des allocations familiales, et le plafond du quotient familial porté à 3 000 euros par demi-part pour soutenir les familles…et j’en oublie, probablement les plus significatives.   

On entend aussi souvent la chose suivante : « baisser immédiatement de 40 milliards d'euros » les charges et impôts sur les entreprises, effort auquel s'ajoutent dix milliards au profit des ménages (dont la suppression de l'ISF). En contrepartie, il prévoit d'augmenter de deux points les taux intermédiaire et supérieur de la TVA, ce qui représente environ 15 milliards de recettes. Le déficit budgétaire de la première année se creusera donc au bas mot d'un point et demi de PIB.

Premièrement, passons l’idée qu’un déficit n’est pas nécessairement mauvais, surtout dans un grand pays développé où les taux de croissance pour l’année 2017 sont supérieurs au taux d’intérêt de l’OAT 10 ans, et que derrière ces investissements publics il y a l’éducation et encore et toujours les effets induits. C’est ici qu’ils sont le plus ignorés. D’abord, il y a le pacte de responsabilité et le CICE qui ont tout deux par la baisse des charges rétabli les comptes publics de la France, les investissements et même créé une inflexion de la courbe du chômage avec notamment 140 000 emplois marchands. Il y a des effets induits qu’il faut calculer ! Car en matière de baisse des charges, pour la première fois, on reconnaît un vrai mieux, même sur le front de la croissance. Enfin, on n’évoque même pas les effets sur la consommation qui représente 55% du PIB de l’abaissement de 10 milliards de charges fiscales au profit des ménages. Celui-ci était pourtant moins induit et plus direct.

L’abaissement des impôts des entreprises et ses effets induits sont connus aussi pour la question de la baisse de l’IS que l'on omet de signaler et pourtant présente dans le programme de François Fillon. Ceci pourrait pourtant avoir un effet positif induit sur les comptes publics : L’Institut européen de recherche n’a-t-il pas maintes fois rappelé qu’une baisse des impôts sur les sociétés de 33% à 25% agit comme une politique d’offre qui stimulerait l’activité et redonnerait confiance aux entreprises. Une réduction de l’IS serait particulièrement efficace pour stimuler la croissance et créer des emplois :

*Une hausse de 2% du PIB, soit une production supplémentaire de 41 milliards d’euros

*Une augmentation des investissements, de l’ordre de 7 milliards 

*La création de 201 000 emplois, soit une baisse de 0,8 point du taux de chômage.

Deuxièmement il y a la question du report de l’âge de la retraite. Un certain nombre de commentaires affirme qu’un : « Second élément à considérer, cette évolution ne peut être compensée par une hausse rapide des économies. Soit (au mieux) parce qu'elles seront progressives : ainsi des 20 milliards résultant du report à 65 ans de l'âge de la retraite. Soit (au pire) parce qu'elles sont non documentées : ainsi celles, de même montant, concernant l'assurance-santé.

Ici, le plus surprenant réside dans l’étalement dans le temps des économies. Voudrait-on un programme rapide et brutal pour demain matin ? Trêve de plaisanterie, la question de l’assurance santé est plus épineuse. Elle demande une consultation très longue et très sérieuse des experts sur la question. Mise à part le principe de « l’économiser plus pour dépenser mieux » avec le principe d’un bouclier santé pour les plus démunis, malheureusement, afin d’affiner ce principe de justice, il faut être capable de classifier sur un sujet aussi important et parfois douloureux, les ordres de priorité, les maladies chroniques de celles qui ne le sont pas, les nouvelles aussi, ce qui est un sujet sérieux. Voudrait-on chiffrer aussi rapidement sur un sujet aussi profond en termes de consultation d’experts ? Il n’est pas anormal que le candidat François Fillon ait proposé une nouvelle copie en fonction des interactions avec les experts.

Un autre argument du genre apparaît : « Voire tout simplement impossibles à réaliser : les 15 milliards provenant de la réduction de 500.000 du nombre de fonctionnaires impliqueraient que l'on augmente la durée du travail de la fonction publique de 35 à 39 heures, toujours payées 35 ! Que leur rémunération n'augmente que de la moitié de l'écart (donc que les 39 heures soient payées 37), ce qui relèverait déjà d'un improbable exploit, et l'économie ne serait plus que de 7,5 milliards. Or qui accepterait de gaieté de coeur de travailler plus pour, à l'heure passée, gagner moins ? »

Ici, c’est économiquement plus grave. La France est un des pays qui travaille le moins en prenant en compte les contrats à plein temps et les CDI. Nous sommes en déficit commercial ce qui signifie bien que les importations sont supérieures aux exportations…donc…, que notre offre intérieure est insuffisante à répondre à la demande. C’est aussi simple que cela, il faut travailler plus sans imposer de coûts supplémentaires aux entreprises ce qui serait une catastrophe. Alléger d’un côté puis refaire pression de l’autre via la rémunération des nouvelles heures légales serait à effet nul. Nous avons démontré dans un livre réalisé avec Stanislas de Bentzmann, les 35H une loi maudite, que les 35H nous ont coûté 5,5% de chômage de longue durée. La redistribution du pouvoir d’achat passera donc par le renforcement du CICE et par les effets induits de la meilleure santé des entreprises. D’ailleurs, mais ceci n’est pas dans le programme de François Fillon, nous pensons que l’évolution des nouveaux métiers dans une Ère de plus en plus numérisée nécessite un revenu universel assez conséquent, financé par consolidation des minima sociaux, et ou l’hélicoptère money voire une taxe sur le capital, voire un revenu universel modulable pour garantir des niveaux de vie stables. Chez François Fillon, il s’agit de l’instauration d’une allocation sociale unique qui regrouperait le RSA, la PA, et l’allocation logement. L’idée est de rendre l’activité toujours plus attrayante que l’assistance ou même l’assurance si l’on veut être plus exacte, et ne pas oublier que l'Ère du numérique doit rester un progrès global même si tout le monde ne deviendra pas big data manager. 

Les 15 milliards provenant de la réduction de 500.000 du nombre de fonctionnaires n’implique pas d’ailleurs nécessairement que l'on augmente la durée du travail de la fonction publique de 35 à 39 heures ! Il y a deux choses à distinguer : la réduction de 500 000 fonctionnaires par le non renouvèlement d’un départ sur deux à la retraite, ce qui est nous le savons possible (départ 500 000 fonctionnaires titulaires + 600 000 contractuels sur 5 ans) = 1/2. Ce chiffre qui a été cité dans la presse du passage de 35H à 39H était intéressant car il proposait une façon comptable de réduire 500 000 équivalents temps plein en passant de 35 à 39 H, sur une base de 5 millions et demi de fonctionnaires. Mais ce sont deux choses différentes. Maintenant qu’est-ce que cela veut dire. On travaille déjà 72 heures dans le privé, veut-on assurer l’égalité des chances et une répartition plus juste des efforts pour tous ? De meilleurs services publics, c’est aussi une activité économique plus adaptée et plus efficace.

 « On comprend donc que les prévisions budgétaires de François Fillon fassent apparaître un déficit public de 4,7% du PIB en 2017 et encore de 4,5% en 2018 pour ne repasser en dessous de 3% qu'en 2020. La dette publique, elle, dépasserait 100% du PIB dès 2017 et resterait supérieure à ce niveau jusqu'en 2021. François Fillon ferait-il donc comme Nicolas Sarkozy, creusant les déficits en début de mandat pour ramer ensuite pendant cinq ans à la recherche d'un équilibre fortement compromis ? Rien ne changerait donc à droite dans notre pays ? »

Ici, on omet comme toujours les effets induits. Mais c’est important et c’est à ce niveau que la pédagogie doit se faire. En calcul brutal pour suivre la logique des contradicteurs, il n’y a rien d’exceptionnel à ce qu’un déficit apparaisse au début du mandat et soit résorbé ensuite par les effets induits. L’économie étant un cycle, je ne pense pas que la gauche pourra échapper à la règle. A moins que l’on ne souhaite continuer dans l’absence de marge de manœuvre du fait des critères européens. Nous ne sommes pas en Grèce, et cet état de fait sera très bien géré par la politique économique de François Fillon. Enfin, tout le monde sait qu’une hausse globale des taux d’intérêt de la Fed va impacter le monde entier. Malheureusement François Fillon n’y est pour pas grand-chose. Et le candidat de gauche n’y pourra pas grand-chose non plus. C’est par les effets induits que l’on pourra maintenir une soutenabilité budgétaire de la France, via un rapport croissance économique taux d’intérêt favorable.

Enfin : « Cette démarche, en fait, lui sera doublement interdite. L'élection de Donald Trump a accéléré une hausse des taux longs qui sera, en Europe, de l'ordre de 150 points de base dans les dix-huit mois à venir. A ce niveau la France, si elle ne continue pas résolument à réduire son déficit public, sera sanctionnée par les marchés qui douteront, à juste titre, de sa solvabilité à long terme. Et donc nos partenaires européens refuseront d'approuver une politique qui mettrait en danger toute la zone euro : la crise, à la fois interne et externe, serait dans cette hypothèse inévitable. Allons, François Fillon, vous serez de toute façon obligé de revoir votre trajectoire de finances publiques. Il vaudrait mieux le faire avant votre probable élection qu'après ».

La France n’est encore pas loin du triple A n’exagérons rien pourrait-on lui dire. Ce n’est pas la Grèce, les marchés ont de plus assez bien intégré déjà l’élection de DTrump.

Ici, une contradiction apparaît : Si le déficit est résorbé à l’issu de 3 ou 4 ans dans le programme de François Fillon, ce que semble dire et regretté un certain nombre de commentateurs et bien…cela signifie bien qu’à terme la solvabilité de l’État français sera rétablie. Jouer sur les effets conjoncture et la hausse probable des taux imputera de toute façon toutes les politiques économiques et l’économie étant un cycle, il y a de fortes chances que ces taux rebaissent à un moment par exemple vers 2020. La suite est étrange. Nos partenaires ne décident pas des politiques économiques de la France, et en matière de pouvoir à l’échelle Europe c’est en réalité l’Allemagne qui pourrait peut-être ne pas approuver. Il est certain que les relations franco-allemandes seront essentielles mais n’exagérons rien. Les dangers viennent surtout de l’Italie (crise politique et bancaire) et de l’Espagne (idem), peut-être de la Bulle immobilière au RU et dans une moindre mesure au Brexit, mais pas de la France…


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Pascal de Lima

Pascal de Lima est un économiste de l'innovation, knowledge manager et Professeur à Aivancity proche des milieux de cabinets de conseil en management. Essayiste et conférencier français  spécialiste de prospective économique, son travail, fondé sur une veille et une réflexion prospective, porte notamment sur l'exploration des innovations, sur leurs impacts en termes sociétaux, environnementaux et socio-économiques. Après 14 années dans les milieux du conseil en management et systèmes d’information (Knowledge manager auprès de Ernst & Young, Cap Gemini, Chef Economiste-KM auprès d'Altran 16 000 salariés - dont un an auprès d'Arthur D. Little...), il fonde Economic Cell en 2013, laboratoire d’observation des innovations et des marchés. En 2017, il devient en parallèle Chef Economiste d'Harwell Management et en 2020, Professeur en économie de l'innovation à Aivancity.

Diplômé en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PhD), de Panthéon-Sorbonne Paris 1 (DEA d'économie industriel et de l'innovation) et de Grandes Ecoles de Commerce (Mastère spécialisé en ingénierie financière et métiers de la finance), il anime des conférences sur les métiers de demain dans les Universités et Grandes ecoles.

De sensibilité social-démocrate (liberté, égalité des chances first et non absolue, rééquilibrage par l'Etat in fine) c'est un adepte de la philosophie "penser par soi-même" qu'il tente d'appliquer à l'économie.