Tourisme et Ubérisation : une formidable chance à ne pas gâcher

23000 EUROS
Les revenus des plateformes de location entre particuliers ne sont
taxés qu'à partir de 23 000 euros par an.

L’ubérisation est-elle vraiment opposée au secteur du tourisme ? Cette vision est devenue obsolète voire stérile. Certes les plateformes sont arrivées, avec la fulgurance du net, à profiter de l’ordre établi du marché au détriment de l’existant. Pourtant, les deux modèles sont irrémédiablement liés. Il est temps d’ouvrir les yeux : ils ne réussiront pas l’un sans l’autre… Mais pour que cela fonctionne, les règles doivent être les mêmes pour tout le monde, ici réside, en fait, la véritable nouveauté, à la fois effrayante et salutaire pour les plateformes.

Commençons par rappeler que sur internet, l’E-tourisme a été l’un des premiers secteurs à se développer. Très tôt, les acteurs du tourisme ont intégré les mécanismes de fonctionnement de la Toile dans leur quotidien. Les grandes sociétés comme les petits hôtels ont vite compris la nécessité d’utiliser ce formidable vecteur. Il a rebattu les cartes et a permis à chacun de toucher des clients à l’autre bout du monde, de communiquer instantanément, de moduler ses tarifs et d’analyser l’avis de ses clients, tout ceci avec une réactivité que seul le Web permet.

Paradoxalement, l’idée d’aller vivre chez l’habitant pendant ses vacances est une idée vieille comme le monde. Cette pratique était définie par l’Insee comme l’hébergement « non marchand ». Très marginale pendant très longtemps, elle fut largement boostée par l’arrivée d’internet. Et aujourd’hui, loin d‘apporter une innovation significative et de rester bon enfant et occasionnel, ce phénomène cache une véritable activité professionnelle qui est à l’abri de toutes obligations, charges et taxes.

Même secteur, règles différentes et risques pour tous

Les abus sont nombreux sur les plateformes numériques : plusieurs biens différents appartenant pourtant à un seul et même propriétaire, certains locataires quant à eux, n’hésitent pas à y proposer leur appartement sans l’accord de leurs bailleurs, au mépris des risques et des lois, y compris dans des HLM et pour finir, les durées de location excèdent bien souvent la période légale… Tous ces biens représentent autant d’hôtels sauvages étonnamment tolérés. Nous sommes loin de l’image si positive que les plateformes cherchent à communiquer.

Et comment expliquer que le revenu d’une chambre d’hôtel soit taxé dès le premier euro alors qu’il faudrait atteindre 23 000 euros (soit plus que le revenu annuel d’une chambre dans plus de 50 % des hôtels de France) pour un bien sur une plateforme ? Si ces plateformes utilisent des méthodes d’optimisation fiscale complexes, dont la bonne foi est toute relative, en 2016, seuls 15 % de leurs utilisateurs pensaient déclarer leurs revenus. Et c’est le contribuable qui est le grand perdant.

Laisser la place à ce genre de pratiques n’est pas sans risques. Risques qui nous concernent tous pourtant peu en sont encore conscients et en ont saisi l’ampleur. En matière de sécurité et de confort par exemple. Les logements Airbnb ne sont pas soumis aux mêmes normes que les chambres d’hôtel, volontairement strictes pour protéger les voyageurs. Un extincteur et une installation électrique aux normes, serait-ce trop demander ? Côté confort, les plaintes des riverains pour nuisances sonores à l’encontre des logements Airbnb vont crescendo. En plus de cela, ces locations sauvages vident nos quartiers de leur population, les appartements étant désormais réservés aux locations de courtes durées. Phénomène qui entraine fatalement une hausse des prix de l’immobilier.

Challenge accepté…

Si nous sommes tous conscients de vivre dans un pays magnifique tant par ses paysages que par son art de vivre, bien peu ont intégré que le tourisme représente 7 % du PIB et 2,2 millions d’emplois directs. Pris au sérieux dans les principales destinations touristiques concurrentes, il faut bien reconnaitre que tel n’est hélas pas encore le cas en France. Pourtant, le tourisme contribue non seulement à l’économie de la France, mais aussi à son rayonnement et son attractivité.

Le fait que nos clients se voient offrir une alternative, une chambre ou un appartement chez l’habitant, est un challenge supplémentaire que nous devons relever. Nous y sommes non seulement prêts, mais motivés, car l’idée est bien d’accueillir encore plus de monde. À nous d’arriver à convaincre nos hôtes du bien-fondé et des avantages de nos établissements.

Mais, bien sûr, la concurrence doit être saine : aujourd’hui les plateformes ont réussi, car elles ont foncé tête baissée dans les failles et les flous juridiques, et ce à la célérité du net. Elles mettent à mal le secteur entier alors qu’elles pourraient contribuer grandement, comme nous, à son essor.

Vers un modèle pérenne

La confrontation n’est pas celle de l’ancien et du nouveau, mais plutôt celle de David contre Goliath. La fronde de David étant tenue par les hôteliers et la lance de Goliath par une multinationale de 30 milliards de dollars accompagnée de son puissant bouclier de lobbys.

Le respect des règles et la transparence ne doivent pas effrayer les plateformes. Bien au contraire C’est une condition sine qua non de leur pérennité. Pour se développer durablement, les plateformes, qui génèrent en fait très peu d’emplois, ne doivent pas dévaster un secteur majeur pour la France, mais bien contribuer à son développement. Il semble périlleux d’attendre faillites et licenciements en cascade pour agir, ni d’ailleurs la défiguration des villes. Les habitudes de consommation changent et il n’est pas question de s’y opposer, mais bien d’accompagner ce mouvement avec la passion qui nous anime au quotidien. Mais nous devons le faire à armes égales, base même du libéralisme. Il en va de l’image de la France, de son PIB, et des 2.2 millions d’emplois de son secteur touristique…


Patrick Hayat

Patrick Hayat, 48 ans, est diplômé de l’ESCP et de l’Université de Cornell située dans l’État de New York. Après un parcours chez Unilever et TF1 Publicité,  Patrick Hayat devient consultant dans la commercialisation digitale hôtelière et fonde une structure qui compte aujourd’hui 7 boutiques hôtels à Paris. Il est l’un des membres fondateurs de l’Association pour un hébergement et un tourisme professionnels (Ahtop) et préside le Groupe ESCP Tourisme.