Réconcilier travail et maternité

0,7 %
En 2019 le nombre de naissances en France a chuté de 0,7%.

Il y a quelques semaines, Alain Paillard et votre serviteur attiraient l’attention sur un Triste Record : le décompte des naissances de mai 2020 en France métropolitaine montre en effet que, pour la première fois depuis 75 ans, le nombre de naissances du mois de mai avait été inférieur à 60 000.

Cette faiblesse de la natalité n’est pas propre à notre pays : elle s’observe dans la majorité des pays développés. Elle aura des conséquences dramatiques, en particulier sur les systèmes de retraites par répartition, puisque, conformément au théorème de Sauvy, dans un tel système nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants.

Déjà les actifs sont écrasés de cotisations au profit de leurs aînés, que ces prélèvements sur les revenus professionnels servent à financer les pensions, l’assurance maladie des retraités ou la dépendance[1]. Mais ce phénomène va s’accentuer, et pour inverser la tendance il n’y a, dans un pays comme la France, que deux solutions : accueillir davantage d’immigrés, ou davantage de bébés. La première formule, déjà largement employée, aboutirait à ce que Jean Raspail[2] a nommé « le grand remplacement » : il n’est pas souhaitable d’y recourir encore davantage. Reste donc à faire remonter la fécondité.

La compatibilité travail/maternité

Pour cela, des mesures de plusieurs types devraient être renforcées ou mises en place, mais les plus importantes concernent la compatibilité du travail professionnel avec la maternité. La fermière du XVIIIème siècle parvenait à peu près à faire sa part du travail agricole tout en s’occupant de ses enfants. L’employée, l’ouvrière et la femme cadre de 2020 rencontrent plus de difficultés à mener de front leur carrière et leurs responsabilités maternelles. Le redressement de la fécondité passe clairement par un fort accroissement de la compatibilité entre la parentalité, à commencer par la maternité, et l’activité professionnelle.

Jusqu’à présent, les mesures prises pour améliorer cette compatibilité ont, pour une large part, consisté à donner des droits aux mères, et dans une moindre mesure aux pères, vis-à-vis des employeurs. Ceux-ci sont tenus d’accorder des congés, des aménagements du temps de travail, tenus de ne pas licencier, et comme peu de choses sont faites pour faciliter leur organisation, la maternité (et, dans une moindre mesure la paternité) n’est pas la bienvenue.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que, dans ces conditions, l’employeur ne verra pas d’un très bon œil s’arrondir le ventre de la secrétaire, de la vendeuse, de la directrice commerciale ou de la responsable de la publicité. Même s’il s’agit d’une personne qui aime la vie, les enfants, et qui voudrait faire le maximum pour que ses salariées puissent être mères dans les meilleures conditions, son devoir d’état est de faire tourner son entreprise. Or, dans l’état actuel de notre politique familiale, la grossesse, comme la maladie ou l’accident, constitue un handicap pour l’entreprise.

Internaliser les externalités

Pour un économiste connaissant le B.A.BA de sa discipline, la situation est classique : l’entreprise, ou l’administration, est soumise à une « externalité négative » lorsque survient une grossesse qui l’oblige à organiser des remplacements, puis, après la naissance, à gérer les absences provoquées par la varicelle ou la rougeole du bambin. Employer une maman ou une future maman, c’est, en exagérant un peu, avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Gérer une telle situation est méritoire, et bénéfique pour le pays, qui a un besoin vital – c’est le mot qui s’impose – de renouveler sa population.

Les pouvoirs publics, à commencer par le législateur, semblent malheureusement n’avoir pas compris grand-chose au problème. C’est pourtant, dans son principe, une question extrêmement classique, dont tout bachelier devrait connaître les grandes lignes, et dont tout titulaire d’une licence d’économie devrait pouvoir expliquer comment le résoudre. C’est d’ailleurs une simple question de bon sens : l’employeur d’une personne qui rend service à son pays en attendant un enfant, ou en s’occupant de lui de la naissance à l’âge adulte, a le devoir de lui faciliter l’exercice de cette fonction très utile, et ipso facto le droit de recevoir une compensation en provenance de la collectivité à laquelle il rend ainsi service. En jargon, cela s’appelle internaliser une externalité positive, c’est un classique de chez classique … sauf, apparemment, pour nos gouvernants.

Des prestations familiales pour les organismes employeurs

Concrètement, il faudrait que la loi et la réglementation accordent aux entreprises et aux administrations des compensations pécuniaires pour le service qu’elles rendent au pays en assumant de leur mieux les problèmes que leur pose la maternité (et, dans une moindre mesure, la paternité). En quelque sorte, l’organisme employeur devrait avoir droit à des prestations familiales, pour les mêmes raisons que les parents.

Le but à atteindre est simple : faire en sorte que l’organisme qui gère les problèmes inhérents à la parentalité de certains de ses collaborateurs soit défrayé des frais que cela entraîne. Ce serait une nouvelle tâche pour les CAF (les caisses d’allocations familiales) : elles ne se contenteraient plus de verser des prestations aux parents, elles en verseraient aussi à leurs employeurs, pour qu’ils puissent par exemple embaucher avec le sourire, un certain temps avant l’accouchement, la remplaçante ou le remplaçant. Et pareillement lorsqu’un parent, que ce soit le père ou la mère, doit prendre un congé, ou passer temporairement à temps partiel, parce qu’il est arrivé à l’enfant quelque chose de grave, qui requiert la présence de sa maman ou de son papa.

Des solutions techniquement différentes, mais de même inspiration, devraient être trouvées pour les travailleurs indépendants. Certes, la prise en charge de la remplaçante d’une infirmière libérale serait un peu plus compliquée à calculer que lorsqu’il s’agit de remplacer une salariée, mais avec un peu d’intelligence et de bonne volonté on devrait y arriver.

Un New Deal pour la politique familiale

A l’origine d’un tel renouveau de la politique familiale il y a une conception du rôle de la famille dans la société et dans la nation. Il existe deux façons de voir les choses, complètement opposées :

> la conception assistancielle, qui voit dans l’enfant une charge et dans les prestations familiales une sorte de secours destiné à éviter une trop grande pauvreté aux bécassines et aux bécassons qui ont oublié de prendre la pilule ou d’utiliser un préservatif. La CAF est alors une assurance sociale protégeant contre le risque de paupérisation inhérents à l’arrivée d’un enfant.

> la conception réaliste, qui voit dans l’enfant un investissement, et un investissement qui profitera à tous les membres de la communauté nationale, si bien qu’il est logique de partager les frais y afférents.

Vous ne me croiriez pas, ami lecteur, si je prétendais être partisan de la conception assistancielle. Vous avez compris qu’elle ne résiste pas deux minutes à un examen mettant en œuvre les bases les plus élémentaires de l’analyse économique. Le malheur est que nos législateurs et nos gouvernants sont majoritairement imbibés par cette conception archaïque. Ce n’est pas le seul de leurs défauts, mais c’est vraiment l’un des plus graves : ne pas avoir compris que la reproduction est la plus importante des productions.

1 Celle-ci ne concerne pas que les « vieux », on peut être handicapé à 15 ans, mais ces « vieux » fournissent la majorité des effectifs de personnes ayant perdu tout ou partie de leur autonomie.

2 Dans Le camp des saints. Jean Raspail est mort en ce mois de juin 2020.


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Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "Les enjeux 2012 de A à Z" aux Editions de l'Harmattan, de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres et de "La retraite en liberté" au Cherche Midi.