L'Union européenne est-elle éloignée des citoyens ? (extrait)

Emploi, santé, immigration, climat, retraites : telles sont les principales préoccupations des citoyens européens. L’accès au système de soins et la confiance en celui-ci se sont élevés au premier rang en 2020 du fait du coronavirus. Or ces mêmes citoyens, au demeurant inégalement confiants dans leurs gouvernements nationaux, n’ont pas l’impression que l’Europe soit en mesure de faire mieux et davantage. Dans la plupart des cas, ils ne savent d’ailleurs pas quelle pourrait être la valeur ajoutée de l’UE.

Il faut reconnaître que la crise sanitaire née de la pandémie de COVID 19 a initialement montré la faible réactivité de l’Union européenne. Certes, la santé est de compétence nationale, mais face à un phénomène touchant tous les États membres et au-delà l’ensemble des pays du continent, on aurait pu s’attendre à des initiatives rapides sur deux plans : la solidarité face à la maladie (par exemple au travers de la mise en commun de certains matériels ou de la recherche) et surtout des mesures énergiques face à la crise économique qu’engendre ce virus. Il a fallu attendre des semaines pour que des initiatives, d’une portée encore incertaine, soient prises.

Pour l’immigration, le cadre européen semble adapté, mais les décisions sont peu appliquées. En ce qui concerne le changement climatique, l’attitude de l’Union européenne, comme nous l’avons vu, est très honorable, mais son action est mal connue des opinions. Dans son discours de démission du gouvernement, en août 2018, Nicolas Hulot n’a même pas prononcé le mot « Europe ». En revanche, dès qu’un problème se pose, comme pour le chômage ou les retraites, les responsables politiques nationaux, pas seulement ceux de la mouvance populiste, sont prompts à montrer Bruxelles du doigt.

Cet éloignement des citoyens des décisions européennes varie selon les pays. Après le grand élargissement, les Européens de l’Est semblaient plus enthousiastes à l’égard de l’Union que leurs voisins de l’Ouest déjà blasés. Mais cette période n’a pas duré : les peuples de certains nouveaux États membres n’ont pas tardé à être sensibles aux discours stigmatisant les atteintes par Bruxelles à leur souveraineté, qu’ils pensaient avoir recouvrée après 1989.

Si l’on prend le cas des Français, force est de constater qu’ils n’ont aucunement le réflexe de se demander ce que l’Europe peut leur apporter dans leur vie quotidienne ou lors d’une crise. Ils entendent au contraire que l’Union est une gigantesque machine dont le seul objectif est de les punir ou de leur porter préjudice. Il n’est pas certain que l’annonce des 40 milliards d’euros dont bénéficiera notre pays dans le plan de relance suffise à corriger cette tendance.

Au-delà des excès ou insuffisances de la parole politique, cette situation reflète trois déficits. D’abord un déficit d’information. Quand entend-on parler de l’Europe ? D’abord, lorsque le Conseil européen se réunit, car les déplacements du chef de l’État sont suivis par les médias. On voit le président arriver à Bruxelles ; des images de la salle où s’attablent une quarantaine de chefs d’États ou de gouvernement et quelques autres personnalités sont diffusées. Puis, pendant des heures, les caméras nous montrent le bâtiment du Conseil ; les commentateurs ne peuvent rapporter que des bruits de couloirs. Enfin, tard dans la soirée ou dans la nuit, la réunion s’achève. Le président donne sa conférence de presse lors de laquelle il rend compte des discussions. Il parle par exemple du coronavirus ou de CFP (cadre financier pluriannuel). Les journalistes présents sont des spécialistes des sujets européens ; ils posent des questions ne pouvant être comprises que par les initiés, de même que les réponses qui leur sont apportées.

On parle aussi un peu d’Europe lors des campagnes électorales, notamment celle de l’élection des députés européens. Les eurosceptiques s’en donnent à coeur joie. À leur propagande, nul n’ose répondre. Paradoxe absolu : la campagne pour les élections au Parlement européen s’est déroulée sans véritable débat sur l’avenir de l’Union. Chacun est resté dans son couloir. Et le plus grave est qu’après le scrutin, tout a continué comme avant.

Ce qui nous manque : une information factuelle, explicative, systématique sur les principaux enjeux européens. Celle-ci ne peut reposer que sur le seul gouvernement, qui serait taxé de propagande. Les médias ont une responsabilité importante. Leur problème ? « Quand on fait des sujets sur l’Europe, ça n’intéresse pas, l’audience baisse, la chaîne concurrente qui diffuse un reportage sur Johnny et les autres qui passent des séries-cultes vont faire un malheur à l’audimat ». Or il faut faire comprendre aux Français que les décisions prises à Bruxelles ont autant, sinon beaucoup plus d’impact sur leur vie que les déclarations faites dans la cour de l’Élysée.

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Le deuxième déficit tient à la quasi-ignorance de la notion de citoyenneté européenne. Celle-ci a été instaurée par le traité de Maastricht, et elle figure à l’article 9 du traité sur l’Union européenne : « Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre. La citoyenneté de l’Union s’ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas ». Or dans leur immense majorité, les Européens ignorent qu’ils sont aussi citoyens de l’Union européenne. Le sauraient-ils qu’ils se demanderaient, avec raison, ce que cette qualité leur apporte. Elle n’est pourtant pas sans conséquence. Elle permet par exemple aux nationaux de tout État membre de se présenter à certaines élections dans un autre État, ou de concourir à des fonctions publiques. Certes, cela n’intéresse pas ceux de nos compatriotes souvent réticents à l’idée de s’éloigner de leur domicile pour leur activité professionnelle, mais cela concerne les centaines de milliers de Français résidant dans un autre État membre.

Par ailleurs, le traité de Lisbonne a institué un droit d’initiative populaire, jusqu’ici ignoré. Si au moins un million de citoyens provenant « d’un nombre significatif d’États membres » le souhaitent, ils peuvent inviter la Commission européenne à présenter une proposition. Or les citoyens ou leurs représentants, prompts à interpeller leurs gouvernements et souvent critiques envers la Commission européenne, ont la possibilité de se grouper avec leurs « concitoyens » d’autres États pour solliciter une proposition de la part de l’exécutif européen. Ils ne le savent pas.

De manière générale, cette notion de citoyenneté européenne mériterait d’être développée. C’est à juste titre que la France a proposé que les élections au Parlement européen se déroulent dans le cadre d’une circonscription électorale unique dans toute l’Union, avec présentation de listes transnationales. Cela permettrait d’éviter que les campagnes électorales en vue de ce scrutin se concentrent sur les seuls sujets de politique intérieure nationale et évoquent enfin les enjeux européens, qui sont quand même la raison d’être des élections européennes. Cette idée a été repoussée par le Parlement européen pour 2019. Gardons-la à l’esprit pour l’avenir.

Déficit de proximité enfin. « L’Europe, c’est loin. L’Europe, c’est les autres (tel l’enfer sartrien) ». C’est ce que pensent les Français. Ils n’ont pas de sentiment d’appartenance à l’Union, ne se sentent pas proches des Estoniens ou des Bulgares. Là encore, une fracture existe. Les jeunes, notamment diplômés, et les catégories aisées ont l’habitude de voyager. Certains citoyens engagés, notamment les agriculteurs, ont parfois l’occasion de rencontrer leurs homologues d’autres États européens. Mais il demeure un grand nombre de Français qui n’ont jamais pris l’avion. Certes pourraient-ils communiquer sur le net, mais l’obstacle des langues reste dirimant. Ce n’est pas seulement de l’Union européenne que les Français se sentent éloignés mais aussi des nationaux d’autres États.

Ceci est un extrait du livre « Dix questions sur l'Europe post-covidienne : Entre défiance et puissance » écrit par Pierre Ménat paru aux Éditions Pepper (ISBN-10 : 234321154X, ISBN-13 :  978-2343211541). Prix : 12 euros.

Reproduit ici grâce à l'aimable autorisation de l'auteur et des Éditions Pepper.

« Dix questions sur l'Europe post-covidienne : Entre défiance et puissance » de Pierre Ménat


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Pierre Ménat

Pierre Ménat, diplomate de carrière, a suivi de l’intérieur la marche de l’Euro pendant plus de trente ans. Conseiller de deux ministres des Affaires Étrangères (Jean-Bernard Raimond et Alain Juppé), puis conseiller du président Chirac pour l’Europe, deux fois directeur des Affaires européennes au Quai d’Orsay, il a également servi comme ambassadeur de France en Roumanie, Pologne et aux Pays-Bas.