Effondrement de l'Union Soviétique : du pouvoir des apparatchiks aux diktats des oligarques

La période de crise profonde du début des années 1990 reste le moment fondateur de la fortune de la majorité des milliardaires des anciens pays du Bloc de l’Est. Alors que la dislocation de l’Union Soviétique plongeait l’immense majorité de la population dans une crise majeure, une poignée d’hommes bien placés construisaient un enrichissement personnel démesuré.  

Aux origines d’un nombre record de milliardaires

1996. L’ensemble de l’ex-Union Soviétique vit une crise sans précédent. Le passage au capitalisme apporte son lot de libertés retrouvées, mais aussi de désillusions. Partout, la pauvreté éclate, les inégalités se creusent, l’indice de Gini prend en moyenne neuf points, et l’espérance de vie chute de plus de 4 ans en moyenne. Cette même année, les fameux « sept banquiers » se félicitent dans le Financial Times de contrôler plus de la moitié de l’économie du pays. Si cette déclaration était exagérée, les années 1990 marquent bien la naissance de l’oligarchie en Europe de l’Est. 

Dans un article de 2016 pour l’American Economic Review, Daniel Treisman démontre que la Russie fait aujourd’hui partie d’un club restreint de pays ayant un nombre de milliardaires anormalement élevé. Quant à l’origine de cette particularité de l’économie russe, Treisman écrit « la Russie est souvent considérée comme ayant créé ses milliardaires lors des privatisations des années 1990. C’était vrai de la première vague de milliardaires, et cela reste vrai pour beaucoup des plus grandes fortunes aujourd’hui ». En 2015, sur les 88 milliardaires que comptait la Russie, 34 tiraient directement leur fortune des grandes privatisations des années 1990. 

Des privatisations menées à marche forcée

En 1991, Boris Eltsine confie à Anatoli Tchoubaïs la direction des opérations de privatisation. Celui-ci les mènera par le biais d’une ONG, le Russian Privatization Center, qui conduit les politiques de vente des entreprises nationalisées, en lien étroit avec le FMI et la Banque Mondiale. Les privatisations prennent deux formes successives, qui aboutissent toutes deux à la concentration de la propriété des grandes entreprises entre quelques mains. 

La première vague est réalisée par l’émission de vouchers, des coupons d’une valeur de 10 000 roubles distribués à la population et permettant d’acquérir des actions d’entreprises privatisées. Cette méthode devait créer un actionnariat populaire et largement répandu dans l’ensemble de la population. Or, ces vouchers étant librement transférables, et la majorité de la population n’ayant ni le temps ni la formation nécessaire pour se consacrer à la gestion de portefeuille, de très nombreux coupons ont été soit rachetés pour une bouchée de pain dans une situation de crise, soit bloqués par les managers censés les distribuer.

La seconde vague débute en 1994-95, avec une méthode ici ouvertement réservée à une élite. Les participations dans les entreprises de secteurs stratégiques comme l’énergie, les transports ou la communication sont mises aux enchères auprès d’un groupe restreint d’investisseurs. Sommé par les institutions internationales de privatiser rapidement, et poussé à dégager des marges de manœuvre pour rembourser un déficit galopant, le gouvernement lance un programme de « prêts contre actions ». Les banques accordent à l’État des prêts gagés sur des actions d’entreprises stratégiques. Or, l’État se sait incapable de rembourser, et les actions finissent donc par être définitivement transférées aux banques à des prix très loin de leur valeur de marché. 

Les deux vagues de privatisations aboutissent donc à la concentration des secteurs stratégiques entre quelques mains qui se livrent une concurrence féroce. 

Les débuts sulfureux des grands oligarques

L’entreprise Norilsk-Nickel, aujourd’hui leader du marché du nickel, a ainsi vu 38 % de ses parts achetées via le système de « prêts contre actions » pour à peine quelques centaines de millions de dollars, alors même que son chiffre d’affaires annuel se situait autour de 3Mds. Cette privatisation au rabais est l’un des moments fondateurs de la fortune de Mikhail Prokhorov, 148ème fortune du monde en 2021 d’après Bloomberg et acquéreur de la firme minière en 1995.

Dans cette période, Prokhorov est associé avec Vladimir Potanine au sein de la société Interos. Les deux oligarques se retrouvent ensuite dans le board d’Onexim, l’une des banques privées qui raflent les plus grosses mises pendant les années 1990. Nombre de ces contrats se sont révélés négociés à l’avance, par un jeu d’influence garantissant à Onexim des prix très loin de la valeur réelle des entreprises mises en vente et écartant les offres parfois supérieures de la concurrence. Vice-Premier Ministre de 1996 à 1997, Potanine reste jusqu’ à nos jours l’un des plus grands milliardaires russes. 

Un phénomène qui existe aussi dans l’ancien bloc de l’Est

Des vagues similaires de privatisations ont donné lieu à des phénomènes d’enrichissement similaires dans de nombreux pays de l’ancien bloc soviétique, donnant naissance à l’ensemble d’oligarques que l’on connaît aujourd’hui. En Bulgarie, les vagues de privatisation ont débuté en 1997, à l’initiative d’un gouvernement dirigé par Ivan Kostov, alors Premier ministre. A cette période encore, les secteurs les plus stratégiques du pays passent aux mains d’un secteur privé naissant. En tout et pour tout, la vente de près de 50 % des entreprises d’État en Bulgarie rapporte 3 milliards de dollars au pays alors même que, selon l’ancien procureur général du pays, Nikola Filchev, a publiquement affirmé que la valeur de ces biens privatisés aurait dû s’élever à 30 milliards de dollars. Cette période a entraîné l’enrichissement massif d’Ivo Prokopiev, l’un des oligarques les plus en vue du pays à la tête du groupe Capital. Ivo Prokopiev, qui détient plus de 25 titres de presse, utilise son influence médiatique pour masquer certaines de ses malversations supposées, comme dans l’affaire des pollutions liées au groupe minier Kaolin, acquis en 1999 dans des circonstances opaques.

Michal Solowow, homme le plus riche de Pologne en 2019 et 2020, a ainsi construit sa fortune sur l’acquisition du géant public de l’industrie chimique Dwory, devenu Synthos. Du côté ukrainien, Rinat Akhmetov, considéré comme l’oligarque le plus riche du pays et aujourd’hui accusé de corruption, a également construit sa fortune dans cette période en acquérant des conglomérats sidérurgiques ou du secteur de l’énergie. Dans les années 1990, son associé Bragin était assassiné lors d’un attentat à la bombe, alors qu’il était lui-même accusé de meurtres et de pressions diverses sur ses concurrents par la police. Bras droit de Bragin, Akhmetov récupère ses parts et entame son ascension.


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