Surfer sur la vague verte pour être élu : un exercice difficile

18 %
Lors des élections européennes de 2014, Europe Ecologie a obtenu à
Briançon un score double du national (18% contre 9%).

L’écologie politique est devenue incontournable depuis plusieurs années. Elle s’est imposée dans la dernière élection municipale. A Briançon, la stratégie électorale des Verts n’a pas été gagnante puisqu’elle a fait basculer à droite la mairie, mais le parti EELV s’est positionné pour les prochaines échéances électorales.

De vrais-faux programmes écologistes

Tous les hommes politiques veulent surfer sur la vague verte, mais tous ne savent pas prendre la vague. En surf, une bonne entrée en vague impose de ne démarrer ni trop tôt, ni trop tard. Il en est de même pour la vague verte, et certains candidats en ont fait les frais, lors des dernières élections municipales. Au dernier moment, certains ont repeint en vert leurs listes et leurs programmes, mais cela n’a pas été suffisant pour capter un électorat décidé à faire de son vote un acte en faveur de la défense de l’environnement.

L’enjeu écologique est de taille à Briançon, plus haute ville d’Europe, ville de 12000 habitants située dans le département des Hautes-Alpes, où j’ai été conseiller municipal pendant 6 ans.

Les préoccupations écologiques tiennent à cœur aux Briançonnais

C’est un enjeu à forte composante locale, car le tourisme est la principale source d’activité économique de la région, et le réchauffement climatique conduit inexorablement au manque de neige pendant la saison d’hiver et à la fonte des glaciers qui impacte les activités de montagne l’été. Ces phénomènes climatiques sont constatés au fil des années par les habitants et les professionnels du tourisme, comme les moniteurs de ski ou les guides de haute montagne. Je n’ai jamais rencontré localement de personne climato-sceptique mettant en cause l’irréversibilité du réchauffement de notre planète. Au contraire, on rencontre des militants engagés, parfois extrémistes, qui appartiennent à de nombreuses associations, ou « collectifs », comme par exemple le collectif NO-THT, contre la ligne électrique Très Haute Tension qui va desservir la Haute-Durance et contre le nucléaire, des collectifs « anti-ondes électromagnétiques » et « anti-compteur Linky », des associations pour la protection des oiseaux, pour la protection du loup…

Pourtant, malgré ces spécificités locales, lors de l’élection municipale de 2014, les enjeux écologiques n’apparaissaient pas clairement dans le programme du maire de Briançon, Gérard Fromm. Sa liste était alors soutenue par le PS, le PCF, EELV, le PRG, le Front de gauche. Mais il n’obtenait que 36% des voix au premier tour. Et c’est la division de la droite qui a permis son élection, droite qualifiée alors de « droite la plus bête de France ». Cette dernière totalisait sur deux listes 64% des voix au premier tour, et n’avait pas réussi à faire alliance au second tour.

Le seul projet vraiment écologique déjà lancé lors du précédent mandat (2009-2014) était la construction d’une chaufferie bois associée à un réseau de chaleur, mais ce projet avait fait l’objet d’une levée de boucliers, car il était situé en plein centre-ville, et loin d’être un argument électoral, il avait plutôt contribué au faible score du maire de gauche au premier tour de 2014.

Les électeurs de Briançon, conscients des enjeux écologiques, se portent volontiers vers un vote vert. Lors des élections européennes de 2014, Europe Ecologie obtient à Briançon un score double du national (18% contre 9%) et en 2019 parvient en deuxième position derrière le FN avec 20% contre 13% au national. Fort de ce bon résultat, dès 2019, le candidat briançonnais aux élections européennes de la liste EELV avait préparé en catimini le terrain en vue des élections municipales.

Une dissension dans les rangs

Les trois élus écologistes appartenant à la majorité du conseil municipal votent en août 2019 contre la délibération concernant le projet de reconversion du fort des Trois Têtes, réalisé par Vauban et classé à l’UNESCO, projet qui comporte la création d’un hôtel 5 étoiles, d’une salle de conférences et d’un restaurant gastronomique. Ce faisant, ils manifestent publiquement leur opposition au maire et marquent leur différence sur un dossier qu’ils considèrent nuisible pour l’environnement.

Dès le premier tour des élections municipales de 2020, sept élus de la majorité municipale décident de faire dissidence et de lancer une liste « Briançon Citoyenne » qui sera soutenue par EELV, le PCF, les Insoumis. C’est un coup dur pour le maire, qui compte trois adjoints dans cette liste, parmi lesquels Aurélie Poyau, adjointe à l’urbanisme. C’est même un véritable assassinat politique, à la Brutus, car celle qu’il avait prise sous son aile, et qu’il avait conduite au conseil départemental avait toutes les qualités pour être sa dauphine : jeune femme mère de famille, diplômée de l’enseignement supérieur, engagée pour des causes humanitaires.

La situation est d’autant plus difficile pour le maire sortant que ce ne sont pas moins de 5 listes qui seront présentes au premier tour : la sienne, une liste menée par le responsable de l’opposition, une liste soutenue par LR, une liste LAREM et la liste divers gauche. Si cela montre la vigueur du débat démocratique pour une élection locale, cela n’arrange pas les affaires du maire.

Son résultat au premier tour est catastrophique pour un maire sortant : il ne fait que 19,1% des voix, loin derrière le candidat LR, qui obtient 37% des suffrages, et à quasi-égalité avec la liste Divers gauche menée par les dissidents (18,6%) et la liste menée par le responsable de l’opposition (19%). La liste LAREM n’obtient quant à elle que 5,8% des suffrages.

Les tractations d’entre les deux tours ne lui permettent pas de fusionner avec la liste divers gauche, qui de surcroît obtient au dernier moment le soutien du PS, et c’est en pensant à sauver les meubles que le maire décide d’une fusion avec la liste représentée par son ex-opposant, fusion perçue comme une alliance contre nature et qui s’avère lui être fatale : au deuxième tour, la liste LR recueille 49% des suffrages, la sienne fusionnée 30,7% et la liste Divers-gauche « Briançon Citoyenne » 20,3%.

Je retiens plusieurs enseignements de cette élection :

Les verts au pouvoir : réussites et échecs

Le parti EELV veut maintenant prendre le pouvoir et a réussi à surfer sur la vague verte dans de nombreuses communes avec des résultats historiques, notamment dans les grandes villes. Cette vague de l’écologie politique vient de loin, je pense à René Dumont, pionnier de cette écologie politique, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle en 1974. A Briançon, la liste Citoyenne est partie trop tard, a été constituée deux mois avant l’élection. Elle n’a pas voulu rester dans l’ombre du maire sortant en refusant de s’associer avec lui. Le bon résultat des écologistes aux élections européennes lui a donné des ailes, et elle a préféré être dans l’opposition que de « vendre son âme » en poursuivant son chemin dans une alliance où sa voix resterait inaudible. Cette position peut sembler judicieuse si EELV veut se positionner pour les prochaines élections, en particulier pour les présidentielles, qui pourraient voir s’opposer au deuxième tour un candidat FN et un candidat Vert. Mais le bilan écologique de celle qui était adjointe au maire chargée de l’environnement est insignifiant : aucune piste cyclable, un écoquartier perçu par les briançonnais comme un quartier « sur-bétonné », l’absence de bornes de recharge pour les véhicules électriques. Dans les débats d’entre deux tours, le maire a d’ailleurs violemment accusé les dissidents de « ne plus rien faire dans les derniers mois de leur mandat », tout comme Martine Aubry, sévèrement menacée également à Lille par des dissidents écologistes de son équipe. Un article du JDD du 28 juin 2020 relatait les propos suivants : « Les écologistes ont beaucoup apporté sur les deux premiers mandats, ils ne foutaient rien dans le dernier ». Par rapport à d’autres communes, les écologistes briançonnais n’ont pas réussi à transformer l’essai, bien au contraire, ils ont apporté sur un plateau d’argent le fauteuil de maire au candidat LR, ce qui était prévisible vu les scores du premier tour. Mais ils sont maintenant identifiés comme une force sur laquelle il faudra compter.

Du vert dans les programmes : un leurre qui n’attire pas

Rien ne sert de verdir les programmes pour espérer prendre la vague verte : pour tenter de convaincre leurs électeurs qu’ils représentaient des valeurs écologiques, certains candidats ont édité des programmes où la couleur verte était dominante, agrémenté leur publication d’arbres, de petites feuilles et parsemé leur programme d’intentions écologiques, par exemple « faire de Briançon la capitale verte des Alpes du Sud ». Cela ne fonctionne pas auprès des électeurs qui ne sont pas dupes. Car même si l’écologie n’est ni de droite, ni de gauche et n’appartient à aucun parti, les électeurs ont aussi en politique une attitude de consommateurs devant plusieurs produits : ils préféreront toujours choisir une marque connue, qui leur donne plus confiance. A cet égard, la marque EELV a de l’antériorité, et a été identifiée comme celle qui avait les valeurs écologistes, qu’elle soit portée directement par un candidat, ou associée à une liste rassemblant plusieurs partis. Verdir les programmes, quelle erreur… c’est comme faire de l’écologie « Canada Dry », ça ressemble à de l’écologie, on dirait de l’écologie, mais ce n’est pas de l’écologie ! D’ailleurs, la liste Briançon Citoyenne a voulu enfoncer le clou : Dans son tract de second tour, elle affiche « notre projet s’inscrit durablement dans la transition écologique et solidaire sincère » taclant ainsi ses adversaires à qui elle reproche leur manque de sincérité.

L’économie, talon d’Achille des écolos

Ecologie et Economie, c’est un vrai sujet. La pandémie du Covid-19 a marqué l’entre deux tours, et montré que l’arrêt brutal de l’activité profitait à la nature, par une diminution immédiate de la pollution et des émissions des gaz à effet de serre. Les listes écologiques affichaient vouloir construire « le monde d’après » accusant le libéralisme de « mener à la ruine de nos écosystèmes, de notre économie, de nos services publics ». Mais en même temps, des pans entiers de notre économie, l’automobile, l’aéronautique, le tourisme étaient impactés sévèrement et risquaient de s’effondrer.  A Briançon, dont l’économie dépend essentiellement du tourisme, la position des écologistes reste problématique : l’attitude dogmatique comme le refus de construire un hôtel de luxe au Fort des Têtes, la remise en cause de l’enneigement artificiel ou il y a quelques années des recours contre l’arrivée d’un casino de jeu, ne va pas dans le sens de la préservation de l’économie et de l’emploi. D’ailleurs, dans le monde économique, notamment chez certains restaurateurs, les écologistes sont très mal perçus, parfois assimilés à des marginaux, des zadistes qui « profitent du système tout en s’y opposant ». A Briançon, ils emploient un terme dévalorisant pour les désigner : les « tchoules ». Le dogmatisme reste un des points faibles des écologistes qui sont confrontés à des contradictions lorsqu’ils sont au pouvoir, ce qui pourrait leur être fatal à terme. Car les erreurs que pourraient commettre les nouveaux élus écologistes en bridant l’activité économique « non durable » pourrait alimenter l’idée d’un péril vert générateur de destruction d’emploi. Si ces nouveaux élus se contentent de rendre piétonniers les centres-villes et de favoriser le vélo, les risques sont moindres. Mais quand ils veulent instaurer des quotas carbone pour limiter les vols de chaque Français, ou arrêter le trafic aérien, ou contraindre encore plus les automobilistes en réduisant la vitesse à des niveaux inacceptables, ils risquent effectivement une réaction hostile à leur encontre. Les Français observeront à la loupe les comportements des maires écolos fraîchement élus.

Des alliances à gauche pour les écologistes

Ecologie et Social sont deux axes intimement liés dans les programmes des écologistes qui se traduisent également par une convergence des partis. A Briançon, les écologistes ont quitté le maire (ex-PS) avec les représentants du PCF, des Insoumis, et ce n’est pas un hasard. L’impact du changement climatique pénalise les plus faibles au niveau mondial, mais aussi au niveau national et local. Ces élus dissidents se sont engagés de longue date auprès des migrants qui transitent par Briançon en provenance de l’Italie, via le col de l’Echelle. Ils aident les migrants soit individuellement, soit au travers de diverses associations comme « Tous Migrants » ou le Secours Populaire, qui leur viennent en aide. Je pense que cette solidarité internationale, remise en cause parfois violemment par les partis d’extrême droite, restera une valeur fondamentale des écologistes. Au niveau local, les hivers sont rudes, et la facture de chauffage impacte les revenus des ménages les plus modestes.  Les écologistes proposent un plan « Marshall » pour l’isolation des bâtiments. Au rond-point de Briançon se réunissaient des habitants dont les coûts de transport devenaient impossibles à supporter dans une région où les transports en commun sont limités. Ces Gilets Jaunes ont eu le soutien des partis de gauche et paradoxalement des écologistes dont certains défendaient la hausse des taxes sur le carburant. Le « social », qui est un des trois piliers du développement durable, restera une préoccupation fondamentale des écologistes. À cet égard, je pense que le parti écologiste restera ancré à gauche et ne pourra pas faire alliance avec des partis trop à droite lors des prochaines échéances.


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Marc Breuil

Ingénieur diplômé de l’ENSAM, Marc Breuil est actuellement consultant et formateur dans le domaine des énergies renouvelables, après avoir été cadre dirigeant. Sa carrière professionnelle s’est faite en majeure partie dans la distribution du gaz et de l’électricité. Il a été conseiller municipal à Briançon pendant 6 ans.