Un virus intellectuel très dangereux : la chosification

12 milliards
Pour les paiements par carte bancaire en France, l'ordre de grandeur
est actuellement 12 milliards d?opérations par an

Entrer « monnaie » sur Google donne le résultat suivant : « La création monétaire est l’augmentation du volume d’argent disponible ». Suivent des affirmations telles que : « une grande partie de la masse monétaire d’un pays est créée par le crédit. » Le vocabulaire est symptomatique : « volume » et « masse » sont des notions qui s’appliquent à des objets, à des choses. Le terme « argent », synonyme populaire de « monnaie », véhicule l’idée d’une chose analogue au métal, puisque capable de le remplacer en le représentant. Il se rattache à l’ancienne conception de la monnaie fiduciaire, selon laquelle l’unité monétaire était un poids d’or ou d’argent.

Le site économie.gouv.fr est un peu plus explicite : « la monnaie est créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des prêts ». Notons que les rédacteurs du site officiel passent sous silence le rôle important du Trésor public, qui rend à l’Etat des services de nature bancaire, et participe à la création monétaire : il emprunte aux banques commerciales, aussi dites « de second rang » pour les différencier des banques centrales telles que la Banque de France, en émettant des « bons du trésor » et des obligations, reconnaissances de dette du Trésor - et donc de l’Etat, dont il est une composante. 

Ces titres sont « négociables », c’est-à-dire peuvent être vendus par leurs porteurs, ce qui se fait en général facilement, car le marché des bons et obligations des Etats considérés comme risquant peu de faire défaut (ne pas honorer une échéance de versements d’intérêts ou de remboursement) est très « liquide » : un opérateur qui souhaite vendre ou acheter des titres trouve facilement une « contrepartie » (un acheteur dans le premier cas, un vendeur dans le second).

Quand les relations numériques sont considérées comme des choses

La distinction entre chose et relation est d’importance capitale. Un lingot d’or, comme un vêtement ou une maison, est une chose. En revanche, le solde créditeur ou débiteur d’un compte en banque est une relation. On est propriétaire d’un appartement, d’une automobile, etc., tandis que l’existence d’un solde créditeur sur un compte en banque ne fait pas du titulaire de ce compte un propriétaire, mais un créancier. Et qu’est-ce qu’une créance ? C’est une relation numérique entre deux agents. Monsieur X, titulaire d’un compte à vue sur les livres de la banque B, est soit créancier de B (et l’on dit que son compte est créditeur), soit débiteur de B (son compte est lui aussi dit « débiteur »). 

Dans tous les cas, il s’agit de relations numériques établies entre deux agents dans un cadre juridique qui précise les obligations et droits de chacune des « parties », la banque et son client. Ces relations numériques forment un ensemble immense et sans cesse mouvementé, du moins en ce qui concerne les comptes « à vue », qui servent aux paiements et encaissements. En France, rien que pour les paiements par carte bancaire, l’ordre de grandeur est actuellement 12 milliards d’opérations par an.

Notre Monsieur X, s’il est salarié, voit son compte chez B crédité chaque mois du montant de son salaire net, opération qui a pour contrepartie le débit d’un compte de son employeur, disons la société S, sur les livres d’une banque C. La société qui emploie X doit évidemment bénéficier de « rentrées », et donc effectuer des ventes de biens ou de services. Supposons que tel client paie par chèque : il s’agit d’un ordre de paiement au profit de S, que cette banque C va « encaisser », devenant ipso facto créancière de la banque du client de S. Les banques sont organisées pour « compenser » la multitude d’opérations de débit et de crédit qu’elles doivent effectuer quotidiennement : le petit monde des relations chiffrées dont s’occupent les banques est sans cesse en mouvement.

Assimiler toutes ces opérations numériques à des « transferts d’argent » est bien naïf. C’est une « chosification », qui remplace la réalité des opérations par une sorte de « bibliothèque rose » des paiements, comme les héros et les héroïnes des livres pour petites filles de bonne famille remplaçaient, il y a quelques décennies, les hommes et les femmes véritables.

Le danger de la chosification

Considérer l’argent comme une chose plutôt que comme une relation chiffrée pourrait constituer une façon bien innocente de simplifier nos façons de parler et de raisonner en matière monétaire et financière. Hélas, cette erreur conceptuelle n’est nullement bénigne : elle déforme gravement la réalité ; elle nous empêche de voir le monde tel qu’il est. 

En premier lieu, cette erreur conceptuelle nous dissimule la dépendance où nous sommes vis-à-vis des réseaux informatiques. La monnaie n’est pas simplement numérique, comme elle l’était déjà au XIXème siècle ; elle est numérique au sens que l’on donne souvent, aujourd’hui, à ce mot, devenu quasiment synonyme d’informatique : les aspects monétaires de notre activité économique dépendent entièrement des ordinateurs. Certes, la même dépendance s’observe dans de nombreux domaines : nos activités productives dépendent presqu’entièrement du courant électrique, si bien qu’une panne de courant qui se prolonge prend des aspects de catastrophe. Mais à cette vulnérabilité aux coupures de courant s’ajoute pour l’informatique, et donc pour la monnaie sous sa forme actuelle, l’imperfection de la protection contre les attaques virales. Jusqu’à ce jour, les attaques, parfois graves, qui ont été menées par des hackeurs, ont provoqué des dégâts supportables. Il faut tout mettre en œuvre pour que cela régresse encore, ou du moins n’augmente pas.

En second lieu, la chosification monétaire conduit à des initiatives telles que les cryptomonnaies, auxquelles une tendance à l’engouement bécasson pour les performances informatiques a ouvert une sorte de boulevard. La monnaie de crédit a déjà subi bien des péripéties : rappelons-nous les ruées sur le métal précieux du Nouveau Monde, organisées par des princes pour qui la richesse était l’or et l’argent, ces métaux dont les banquiers de l’époque se seraient volontiers passé. Nous assistons à un phénomène analogue : gaspiller le courant électrique, comme jadis la peine et la vie des mineurs du « Nouveau Monde », pour produire une monnaie qui ne soit pas de crédit, une monnaie dont la production coûte une grande partie des sommes qu’elle représente. L’archaïsme monétaire métallique du XVème au XVIIIème siècle trouve aujourd’hui un successeur avec le bitcoin et ses émules. La monnaie « chose informatique » succède à la monnaie « chose métallique » : la faible diffusion des connaissances relatives à la monnaie de crédit reste un problème au XXIème siècle comme elle le fut jadis ; la monnaie-chose n’a pas fini, comme on dit, de « nous en faire voir ». 

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Jacques Bichot

Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.