Une découverte scientifique bouscule les certitudes et pousse la recherche à revoir ses priorités. En cause, un élément endogène, discret et omniprésent, qui pourrait bouleverser la compréhension du cancer colorectal.
Cancer colorectal : une toxine intestinale devient inquiétante

Le 23 avril 2025, une étude internationale publiée dans la revue Nature soulève des interrogations nouvelles sur les causes du cancer colorectal, en particulier chez les jeunes adultes. Les auteurs pointent un élément biologique insoupçonné : une toxine présente dans l’intestin humain. Ces travaux pourraient remodeler les approches de prévention, de dépistage et de compréhension génétique des tumeurs digestives.
Une étude génomique révélatrice : quand le cancer porte une empreinte bactérienne
Conduite par l’Université de Californie à San Diego, l’étude repose sur l’analyse de 981 tumeurs colorectales issues de patients de 11 pays. Chez les personnes de moins de 40 ans, les chercheurs ont observé une fréquence 3,3 fois plus élevée de mutations associées à une toxine bactérienne : la colibactine. Ces altérations, qualifiées de « profils de mutation », tracent une signature que Ludmil Alexandrov qualifie d’« archive génomique ».
Les scientifiques y voient l’empreinte d’une exposition précoce à cette substance mutagène, qui pourrait intervenir dès l’enfance, bien avant l’apparition des premières lésions. Dans 15 % des cas analysés, la colibactine aurait même atteint le gène APC, mutation connue pour son rôle direct dans la tumorisation du côlon. La spécificité de ces signatures laisse envisager une implication structurée de cette toxine dans la genèse de certains cancers colorectaux précoces.
Une toxine produite dans l’intestin par des bactéries communes
La colibactine est produite par certaines souches d’Escherichia coli, bactéries largement présentes dans le microbiote intestinal. Ces souches détiennent un gène appelé pks, responsable de la synthèse de cette toxine mutagène. Ce ne sont donc pas des facteurs exogènes ou des substances industrielles qui sont mis en cause ici, mais bien des micro-organismes endogènes, parfois présents dès la petite enfance.
Selon Alexandrov, « si quelqu’un acquiert l’une de ces mutations motrices avant l’âge de 10 ans, il pourrait avoir des décennies d’avance sur le calendrier de développement du cancer colorectal ». Cela signifie que les altérations pourraient s’accumuler silencieusement pendant plusieurs décennies avant de déclencher un processus tumoral.
La colonisation de l’intestin par ces bactéries productrices de colibactine est loin d’être marginale. Entre 30 et 40 % des enfants aux États-Unis et au Royaume-Uni seraient porteurs de ces souches, selon les chercheurs. Une donnée épidémiologique qui impose une réflexion sur les modalités d’exposition, de dépistage et de surveillance de cette toxine bactérienne dans les années à venir.
Le cancer colorectal chez les jeunes : une dynamique inquiétante et mal expliquée
En France, le cancer colorectal est la deuxième cause de mortalité par cancer, avec environ 47 000 nouveaux cas annuels. Entre 2000 et 2020, son incidence a progressé de 1,43 % par an chez les 15-39 ans. Cette évolution touche désormais plusieurs continents. Une augmentation similaire est observée dans 27 pays, du Chili à l’Angleterre, en passant par la Nouvelle-Zélande et Porto Rico.
Le plus préoccupant reste l’absence de facteurs de risque chez de nombreux patients jeunes. Ni antécédents familiaux, ni obésité, ni régime alimentaire problématique ne sont systématiquement retrouvés. Cette absence d’éléments explicatifs rend la piste microbienne d’autant plus crédible. L’étude souligne aussi que les jeunes atteints ne sont souvent ni dépistés à temps, ni pris en charge précocement, ce qui aggrave encore leur pronostic.
Une hypothèse solide, mais aucune causalité encore établie
Si les chercheurs évoquent une « forte corrélation » entre colibactine et cancer colorectal, ils restent prudents sur l’interprétation. Aucun lien de causalité n’a été démontré à ce jour. L’équipe appelle à des recherches supplémentaires pour comprendre les mécanismes exacts par lesquels cette toxine pourrait favoriser l’oncogenèse.
Marcos Díaz-Gay, co-auteur, avertit : « Cela redéfinit notre perception du cancer (...). Un investissement soutenu dans ce type de recherche sera essentiel à l’effort mondial visant à prévenir et à traiter le cancer avant qu’il ne soit trop tard ».
Les prochaines pistes incluent l’identification des porteurs de souches pks+, la mise au point d’outils diagnostiques précoces, et l’étude des facteurs environnementaux qui faciliteraient la production de la toxine. Certains chercheurs envisagent déjà des stratégies basées sur des inhibiteurs enzymatiques, ou des interventions ciblées sur le microbiote intestinal.
La colibactine, jusqu’ici discrète, entre ainsi dans le champ des objets d’étude prioritaires dans la lutte contre les formes précoces de cancer. Si ses effets sont confirmés, elle pourrait devenir un levier décisif dans les politiques de santé publique ciblant les jeunes adultes.
