Gaz liquéfié : augmenter les capacités d’importation serait totalement inutile

L’IEEFA révèle un coup de frein net sur les terminaux GNL en Europe : la demande de gaz recule, les projets s’essoufflent. Mais la France reste le poids lourd des importations maritimes.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 3 novembre 2025 5h54
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15%L'IEEFA anticipe une diminution d’environ 15 % de la consommation européenne de gaz à l'horizon de 2030.

En fin d’année 2025, le paysage des importations de gaz en Europe bascule. Selon l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), la consommation fléchit, les capacités de regazéification se normalisent, et la géographie des flux se redessine.

Gaz en Europe : un ralentissement assumé des importations

Premier constat : le « build-out » du GNL en Europe ralentit franchement. L’IEEFA indique que la construction et l’extension de terminaux sont désormais freinées, car la demande de gaz s’oriente à la baisse sur l’horizon 2025-2030. L’institut anticipe une diminution d’environ 15 % de la consommation européenne de gaz et d’environ 20 % des importations de GNL d’ici 2030, ce qui inverse la logique d’importation observée pendant la crise énergétique.

Ce retournement s’inscrit dans une normalisation des capacités. Après une accélération post-2022, l’IEEFA relève que la dynamique a changé : les mises en service se raréfient, des projets sont différés, et les taux d’utilisation se tassent. Selon l’institut, l’Europe a augmenté ses importations de GNL de 24 % au premier semestre 2025, mais ce rebond cyclique n’invalide pas la tendance d’ensemble : la consommation de gaz décline à mesure que l’efficacité énergétique progresse et que l’électrification grignote la demande.

Deuxième constat : la photographie des infrastructures raconte la même histoire. D’après une dépêche relayée par Andalou Agency détaillant la mise à jour du « European LNG Tracker », la capacité de regazéification a crû de 13 % en 2023 et de 8 % en 2024, mais n’augmenterait que de 2 % en 2025 — un coup de frein significatif pour le gaz. Et l’alerte est sans ambiguïté : « Les pays européens qui continuent de construire ou étendre leurs terminaux GNL risquent d’investir dans des infrastructures inutiles », prévient Ana Maria Jaller-Makarewicz, analyste Europe à l’IEEFA. Poursuivre le bétonnage de terminaux gaz expose à des actifs sous-utilisés demain.

Russie, règles européennes et agrégation de la demande : la politique rebat les cartes du gaz

La Russie perd du terrain sans disparaître. Au premier semestre 2025, l’Europe a accru ses achats de GNL au moment où les flux par gazoduc se contractaient, et les approvisionnements américains ont pris une ampleur inédite. Selon l’IEEFA, l’Europe a consolidé cette diversification, tandis que les importations de gaz russe se heurtent à des contraintes réglementaires nouvelles.

Dans ce contexte, Bruxelles muscle son dispositif : l’Union européenne relance un mécanisme d’agrégation de la demande pour aider les entreprises à acheter des volumes de gaz non russes, « à des prix compétitifs et diversifiés », a déclaré le commissaire à l’énergie Dan Jørgensen cité par Reuters. Ce mécanisme cible particulièrement les marchés encore exposés au gaz russe, par GNL ou pipeline, et doit fluidifier l’importation auprès de fournisseurs alternatifs.

Le 23 octobre 2025, les Vingt-Sept ont adopté un 19ᵉ paquet de sanctions visant explicitement l’énergie russe : il prévoit l’interdiction des contrats court terme de GNL russe six mois après l’entrée en vigueur (soit au 25 avril 2026) et la fin des contrats long terme à partir du 1ᵉʳ janvier 2027.

Dans les faits, la combinaison de ces sanctions, de l’agrégation de la demande et d’une demande de gaz en retrait crée un effet de ciseau : davantage de contraintes côté offre russe, davantage d’options côté fournisseurs alternatifs, et moins de volume requis par le système européen.

France : porte d’entrée du GNL, arbitrages industriels et jurisprudence au Havre

En France, la photographie est contrastée : pays faiblement gazier dans son mix, il reste une plateforme logistique majeure pour l’importation maritime. Les mises à jour de l’IEEFA soulignent le rôle central des terminaux français dans la réception, le transit et parfois le rechargement de cargaisons de gaz. Cette fonction pivot expose toutefois à un risque de surcapacité si la demande européenne de gaz décline plus vite que prévu. L’IEEFA projette, à l’horizon 2030, une capacité de regazéification plus de trois fois supérieure à la demande de GNL, un ratio qui, s’il se confirme, pèsera sur l’économie des terminaux.

Un signal fort vient du droit : la justice administrative a rebattu les cartes au Havre. Par un jugement du 16 octobre 2025, le tribunal administratif de Rouen a annulé le refus ministériel d’abroger l’arrêté encadrant le terminal méthanier flottant (FSRU) et a enjoint l’État d’abroger ce texte dans un délai de deux mois ; en pratique, la décision ouvre la voie au retrait du FSRU « Cape Ann », peu utilisé depuis l’été 2024. L’IEEFA cite explicitement ce cas français comme illustration d’une capacité gaz devenue excédentaire, conséquence d’une consommation nationale en baisse et d’un marché européen mieux approvisionné.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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