Le PIB, un mirage dans le désert de la croissance #Best-of

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Par Jacques Bichot Modifié le 11 novembre 2012 à 8h15

Marylise Lebranchu, ministre de la réforme de l’État, a paraît-il déclaré : "un point de dépense publique peut générer un point de croissance". Eh bien, sous certaines conditions, elle a raison !

En effet, notre comptabilité nationale est ainsi faite que la partie "publique" du PIB (produit intérieur brut, agrégat dont la croissance est assimilée à la croissance de l’économie) n’est pas calculée comme son homologue privée. Pour cette dernière, on se base sur les valeurs ajoutées, si bien qu’une entreprise embauchant 100 personnes ou augmentant massivement les salaires de ses employés sans diminuer ses achats ni augmenter ses ventes, ni par conséquent sa valeur ajoutée, n’ajoute rien au PIB.

Mais pour les administrations publiques, on se base sur les dépenses autres que les achats de biens et services, c’est-à-dire principalement sur les dépenses de personnel. Donc, si l’État et les collectivités locales, sans rien faire de plus, majorent leur masse salariale de 20 milliards d’euros, que ce soit en embauchant ou en augmentant les traitements, le PIB (actuellement voisin de 2 000 milliards) augmente de 1 % !

Lecteur attentif, vous allez dire : oui, mais pour dépenser ces 20 milliards il faut les prélever, c’est-à- dire augmenter les impôts, et cela va déprimer l’activité privée. Vous auriez raison s’il n’existait pas ces merveilles que sont les OAT et bons du trésor, dont les organismes financiers sont friands au point que, pour les bons à court terme, ils acceptent actuellement de prêter gratis. Pour ne pas déprimer l’activité privée, il suffit donc d’accroître le déficit budgétaire, et d’emprunter pour financer ce déficit.

Dans ces conditions, la composante marchande du PIB ne subit aucune pression à la baisse, et le PIB enregistre un point de progression supplémentaire du seul fait que les fonctionnaires sont mieux payés ou plus nombreux. Cerise sur le gâteau, cet accroissement de la dette publique n’aura quasiment aucun effet sur le ratio sur lequel tous les yeux sont fixés : dette sur PIB.



En effet, notre dette avoisine 1 800 milliards et notre PIB 2000 milliards ; passer de 1 800 / 2 000 (soit 90 %) à 1 820 / 2 020 (soit 90,1 %) ne change pas grand-chose. Il est même facile d’imaginer une situation telle que l’opération diminue le poids apparent de la dette publique : si celle-ci était nettement supérieure au PIB, disons 3 000 milliards, le passage de 3 000 / 2 000 à 3 020 / 2 020, c’est-à-dire de 150 % à 149,5 %, pourrait presque valoir au gouvernement les éloges du FMI, de l’OCDE et des agences de notation ...

Lecteur facétieux, vous allez dire : oui, mais plus de fonctionnaires c’est plus de réglementation, plus de contrôles, plus de bâtons mis dans les roues des producteurs, donc moins de PIB marchand. Je vous entends bien, et ne peux vous donner totalement tort. Néanmoins, les ministres, maires et autres présidents de régions ou de conseils généraux ont une parade : embaucher non pour augmenter la quantité de travail administratif, mais pour soulager les malheureux et malheureuses "absolument débordé(e)s" qui travaillent sous leurs yeux attentifs.

Non, quoi que vous suggère votre mauvais esprit, vous ne parviendrez pas à prendre en défaut madame Lebranchu : il y a vraiment moyen d’accroître le PIB, indépendamment de toute croissance réelle de la production de biens et de services, en augmentant la dépense publique !

Alors, lecteur logique, vous allez dire : le PIB n’est donc pas un très bon indicateur de l’activité, et ses  variations ne nous donnent pas des renseignements parfaitement exacts concernant la croissance, la stagnation ou le recul de la production. Cette fois, vous avez parfaitement raison. Et, tant pis si je désespère Billancourt - où vous n’habitez probablement pas – beaucoup d’autres indicateurs sont à prendre avec des pincettes.

Le must des statisticiens est en effet, comme l’explique Taleb dans Le Cygne noir, d’"avoir tort avec une précision infinie". Des indicateurs mal ficelés, construits à l’aide de catégories administratives plutôt que de concepts et de faits économiques et sociaux, sont mobilisés pour réaliser des mensurations, estimations, comparaisons et travaux économétriques d’une extraordinaire précision apparente.

Si vous êtes sage, je vous conterai la prochaine fois quelques-unes de ces grandeurs sur lesquelles il ne faut pas trop compter.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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