Iran : Les principaux défis de Rohani

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Par Mohammad Amin Publié le 24 mai 2017 à 5h00
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406,3 milliards ?En 2014, le PIB de l'Iran était de 406,3 milliards d'euros.

Le 19 mai en Iran, Rohani a finalement obtenu un second mandat dans une course effrénée contre le camp du Guide suprême. L’audace de cette confrontation révèle d’ailleurs les défis auxquels il devra faire face dans ce deuxième mandat.

Pour mieux comprendre cet imbroglio, il est majeur de connaître les éléments ayant reconduit le Président sortant.

Les 38 années de la théocratie en place prouvent que c’est l’équilibre des forces au sein du sérail qui désigne le vainqueur des élections en Iran.

Rohani figurait parmi les six candidats dont la fidélité à la théocratie avait été confirmée par le Conseil des Gardiens minutieusement supervisé par Khamenei. Ceci n’empêche pas les tiraillements avec le clan du Guide suprême et le Corps des gardiens de la révolution (pasdaran), dans les luttes intestines pour un partage du pouvoir et des profits économiques.

Au cours de la dernière présidentielle, Khamenei a soutenu de tout son poids Ebrahim Raïssi, n’hésitant pas à mobiliser les pasdaran. Comment alors Rohani a-t-il dominé cette force prédominante du pouvoir ? Par de vastes fraudes, comme celles qui avaient amené en 2005 un inconnu, Mahmoud Ahmadinejad, à battre Rafsandjani -pourtant un pilier du régime- cette force n’auraient-il pas pu imposer son choix ?

Plusieurs hypothèses interviennent dans la réponse :
- Les pasdaran ont perdu leur cohésion interne lors de la campagne présidentielle, ce qui les a empêchés de mener à bien leurs plans pour influencer le résultat des urnes.
- Un accord a été passé à huis clos entre Khamenei et Rohani et il faut s’attendre à ce que ce dernier accorde une part plus importante aux pasdaran dans son deuxième mandat.
- Khamenei redoutait une répétition des émeutes de 2009.
- Khamenei a commis une erreur en soutenant Ebrahim Raïssi, trop connu pour son rôle dans le terrible massacre des prisonniers politiques de 1988.
- Khamenei craignait la politique de l’administration Trump.

En toute vraisemblance, les trois dernières hypothèses ont mené Rohani à la victoire. Les grands traits de la politique iranienne sont tracés de manière à éviter de provoquer une insurrection. Le 25 février dernier, Hussein Achtari, le chef de la police iranienne, levait le rideau sur une société au bord de l’explosion, en fournissant le chiffre de 20 à 30 manifestations par jour à travers le pays.

Ebrahim Raïssi est trop exécré par la population ce qui a beaucoup joué dans la victoire de Rohani. Un bon nombre d’observateurs de la politique iranienne étaient persuadés que Khamenei envisageait de le nommer à la tête de l’État pour consolider sa situation politique et sociale avant de le nommer ensuite futur Guide suprême. Or, la campagne électorale a révélé trop de répulsion vis-à-vis de ce juge qui compte à son actif un carnage sans précédent. Même les grands mollahs de Qom (genre de collège épiscopal chiite) ont pris leurs distances avec lui.

Et enfin, Khamenei a certainement tenu compte du fait que contrairement à Obama, l’Administration Trump joue la carte de la confrontation avec l’Iran. L’attaque aérienne américaine contre les miliciens des pasdaran à Al-Tanf, en Syrie, à la veille du scrutin en Iran, a suffi à convaincre le Guide suprême des objectifs réels du Président américain. Au cours des six années de guerre en Syrie, les États-Unis n’avaient jamais pris les militaires iraniens ou pro iraniens pour cible directe. Ces trois éléments qui ont joué en faveur de Rohani, recadrent les défis qui l’attendent dans son second mandat.

Dans les quatre années à venir, la lutte d’influence paralysera les grandes lignes de la politique iranienne. Le principal pôle de la théocratie est sorti affaibli de la présidentielle et fera tout pour endiguer le gouvernement Rohani. L’an dernier déjà, plusieurs contrats pétroliers avec des compagnies étrangères ont été bloqués par Khamenei et les pasdaran qui souhaitaient une plus grande part de profits. Reste à savoir si Rohani choisira d’affronter le Guide suprême ou de continuer à jouer la carte de l’allégeance ?

Deuxième grand défi : Rohani va-t-il contrecarrer la mainmise des pasdaran et des cartels religieux sur l’économie iranienne, ou va-t-il continuer à les tolérer ? Les militaires du Corps des pasdaran et ces cartels ont bâti 14 grands empires économiques et commerciaux qui constituent la part essentielle de l’économie iranienne.

L’économie iranienne n’échappera pas au chaos sans se départir de ces grands empires qui financent toute une série de guerres sans issue au Moyen-Orient. Quatorze des trente et une banques des secteurs privés et publics ont déposé leur bilan. De même 16 des 20 caisses de retraite du pays ont fait faillite. Autre défi de taille pour Rohani : l’intervention de l’Iran dans les pays de la région. L’Iran s’est enlisé dans trois conflits : la Syrie, le Yémen et l’Irak. Elle doit trouver une issue. Rohani va-t-il s’opposer à ces ingérences ou va-t-il continuer de s’aligner sur la politique du Guide suprême ?

Et enfin les violations des droits humains ont joué un rôle primordial pour écarter son rival. Rohani va-t-il changer de comportement, ou jouera-t-il l’indifférence comme le montre le bilan de son premier mandat avec quelque 3000 pendaisons ? Chacun de ces choix est un défi de taille qui vont se présenter à Rohani.

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Mohammad Amin est chercheur à la Fondation d'Études pour le Moyen-Orient (FEMO), basée à Paris. Il a écrit plusieurs ouvrages et essais sur la théocratie iranienne, les mutations de l'économie politique de l'Iran sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad et l'essor de l’intégrisme islamique au Moyen-Orient. Co-auteur de « Où va l’Iran », Éditions Autrement, 15 mai 2017.