France : le départ des (jeunes) innovateurs

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Par Jean-Paul Gomez Modifié le 29 novembre 2022 à 10h11

Histoire vraie : A New-York, un post-doctorant Français de 32 ans publie dans des revues scientifiques de rang 1 des articles sur les techniques de l’imagerie médicale. Avant où était-il ? Les 3 années précédentes il a été une année à Rome dans le cadre d’un post doctorat et 3 ans à Londres à l’Imperial College pour la préparation de son Doctorat. L’année précédente, il passait son DEA à l’université d’Orsay. Lorsqu’il a soumis son sujet de thèse à son professeur, l’avis définitif est tombé : « votre sujet est sans intérêt ! je ne vous permets pas de de faire votre doctorat ! ».

D’où la recherche du jeune homme en question d’un point de chute à l’étranger. Inutile de dire qu’au vu de son sujet de thèse, l’Imperial College l’a accueilli à bras ouverts et lui a financé deux années de recherche… Bien sur les brevets et les process qu’il a trouvés sont la propriété de l’Angleterre et maintenant son savoir est celui de l’entreprise américaine qui l’emploie actuellement. Il s’interroge aujourd’hui sur le fait de créer une structure en France, filiale d’une entreprise qu’il créerait aux USA, et ne souhaite qu’une chose : ne pas se retrouver taxer en absence de chiffres d’affaires. Il souhaite rendre à la France ce qu’elle lui a permis de créer en payant des impots, mais sur une activité rentable… Et sa décision est très claire : s’il ne peut pas créer de structures en France sans être immédiatement taxé, la seule structure qu’il créera sera aux USA…

Sa sœur cadette tout aussi brillante que lui, ingénieur à 22 ans et titulaire de 2 masters en biologie, spécialisée dans la production d’énergie liée à la décomposition des déchets, ne se voit offrir que des stages à 25 ans. Après un dernier stage à Areva, elle a compris qu’elle ne pourrait pas faire ce métier en France. Les structures et les orientations stratégiques des grands groupes producteurs d’énergie ne favorisent pas l’utilisation de ses compétences. Elle a décidé de ne pas exercer ce métier et de s’orienter vers le développement d’une entreprise de loisirs et d’orienter sa carrière vers l’animation de séjours combinant Voile et Escalade sur tous les sites remarquables de la Méditerranée. Elle envisage de baser fiscalement son activité hors de France…

Quel a été le cout de formation de chacune de ces deux personnes pour la France ? 187 380 euros.

Quel pays peut se permettre de former 2 étudiants pour 187 830 Euros chacun et finalement voir toute leur capacité créatrice et innovante partir à l’étranger ? La France

Si il ne s’agissant que de ces deux jeunes personnes, à la rigueur, pourquoi pas ? Mais la population française croissait de 0,6 %/an sur les 10 dernières années, la population française à l'étranger (1,5 à 2M de personnes "qualifiées et actives") augmentait elle de 3 à 4 %/an. "Et la tendance s'accélère." Ceci est le résultat d’une enquête de la CCI.


Il y là une véritable anomalie : Dans les deux exemples cités, pour l’un, un ponte du système universitaire a sclérosé sa capacité de développer sa thèse en France et les innovations associées dans le pays qui l’a formé et cela l’a obligé à l’exil. Pour l’autre, la formation suivie ne lui permet pas de trouver des débouchés dans le pays qui l’a formé ou alors à une reconnaissance de ses compétences très en deçà de ses légitimes attentes. Lorsque l’Etat investit de grosses sommes d’argent sur sa jeunesse pour la former, les entreprises du pays doivent suivre en investissant à leur tour sur l’embauche de cette jeunesse. Il est à noter que cette tendance est générale dans le monde entier avec deux pays principalement aspirateurs des jeunes des autres pays du monde entier: la Chine et les USA. Qui sont culturellement de gros investisseurs dans la recherche et le développement…

Cela est en mettre en relation avec l’évolution de la FBCF. La FBCF a diminué de 1,9 % en rythme trimestriel au premier trimestre 2013, soit le huitième trimestre consécutif de recul. S’agissant de la ventilation de l’investissement au premier trimestre, l’investissement dans la construction et l’investissement hors construction se sont contractés en rythme trimestriel, de 2 % environ. Or les investissements d’une entreprise sont la richesse de demain. Et parmi les investissements qu’une entreprise se doit de réaliser se trouve l’investissement sur les jeunes. Or quand ils sortent de l’école, ils constatent que, bien que formé, les entreprises ne parient pas sur eux, elles refusent d’investir sur cette notion d’avenir qu’ils représentent. Donc, cette jeunesse qui est très réaliste, très informée, très « mondiale », est également très pragmatique. Elle cherche et elle trouve et/ou elle crée les opportunités de son avenir là où elle pense qu’elles sont. Tout comme les jeunes du 19ème et du début du 20ème siècle ont contribué à la colonisation de l’Afrique.

Faut-il pour autant mettre en parallèle cette tendance à l’expatriation de la jeunesse avec celle qui s’est déroulé durant le XIXème siècle et le début du XXème où la jeunesse partait coloniser des pays ? Le détachement au pays d’origine est plus fort qu’il ne l’a été dans les expatriations massives précédentes. Les jeunes n’envisagent leur retour qu’à certaines conditions, dont la principale est la possibilité de s’enrichir, et elles ne sont apparemment pas remplies au vu de l’augmentation des taux d’expatriation importants. Donc premier axe pour stopper l’hémorragie, modifier l’accueil des jeunes diplômés dans les entreprises en les rémunérant correctement et lorsqu’ils sont partis, leur permettre de revenir dans de bonnes conditions.

D’autre part un autre problème macro économique existe : bien que nous ayons en France un des meilleurs systèmes de protection sociale, l’économie est en déséquilibre dans sa répartition des richesses entre les retraités et la protection santé, d’une part et d’autre part les personnes qui produisent les richesses d’aujourd’hui et demain. La fiscalité qui est depuis toujours l’outil de la répartition de richesse doit être fondamentalement repensée dans sa structure et dans son esprit. Et cela doit être fait en pensant économie mondiale et en cohérence. Deuxième point d’amélioration : une fiscalité qui permet aux émigrants de se sentir toujours rattaché à leur pays d’origine ou au pays formateur, et leur permettre de se sentir porteur d’un esprit dont ils peuvent être fiers.

Donc deux axes pour arrêter « l’hémorragie »:

- Accueillir correctement les jeunes talents d’aujourd’hui dans les entreprises ou les cursus doctorants en les rétribuant en regard de leur apport à la société.

- Repenser la répartition de la richesse, au travers d’une fiscalité plus équilibrée, et en modifiant la structure économique de la protection sociale pour permettre de rendre attractif le pays pour l’équilibre de sa qualité de vie et la possibilité d’y vivre confortablement.

Cela est tout à fait possible.

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Jean-Paul Gomez est économiste. Il est également auteur de nombreux articles parus dans la presse.

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