La ligue mondiale, une réforme prête à faire imploser le rugby

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Par Louis-Marie Valin Publié le 1 avril 2019 à 18h40
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1 MILLIARD €Amazon ou Netflix pousseraient discrètement leurs pions à hauteur d'un milliard d'euros.

Alors que la FFR qui, en plein marasme, vient d'annoncer la tenue d’un référendum sur un possible entraîneur étranger, c’est une autre polémique qui secoue tout le rugby mondial.

La France peut commencer à se faire du souci. Au plus mal sportivement avec un tournoi encore manqué dans les grandes largeurs et une Coupe du Monde qui s’annonce bien triste en fin d’année, les décideurs du rugby français qui planchent déjà sur le futur remplaçant de Jacques Brunel, ont un autre danger à affronter en coulisse. En effet, une révolution se prépare au World Rugby pour 2022 et elle ne plaît pas à tout le monde.

Une ligue mondiale avec relégation

C’est un peu un serpent de mer depuis plusieurs années mais cette fois-ci pourrait être la bonne. Réclamé par beaucoup, l'instauration d'un système de promotion/relégation dans les deux compétitions annuelles entre équipes nationales, le VI Nations et le Rugby Championship, pourrait enfin être mis en place. Une évolution qui, au vu des performances désastreuses des italiens et à la progression des géorgiens, aurait selon moi beaucoup de sens.

Elle obligerait en effet certains historiques, la France en tête, à se remettre en question et permettrait aux « petits » de se confronter régulièrement aux « gros » et ainsi de grandir, rugbystiquement mais aussi économiquement. Il est en effet facile d’imaginer les gains que pourraient représenter l’accueil du XV de la rose à Tbilissi ou des All Blacks à Tokyo. Cette révolution fait cependant grincer des dents du coté des organisateurs du tournoi européen qui s’y opposent farouchement.

« Il n’y aura pas de relégation, ce n’est pas au programme ! » Benjamin Morel, Directeur Général des Six Nations

Pourtant, le World Rugby veut aller beaucoup plus loin en créant une véritable Ligue Mondiale. Sans remettre en question l’existence du VI Nations et du Rugby Championship, Augustin Pichot, Vice-Président de l’instance, veut remplacer les actuelles tournées pour les remplacer par deux phases de poules permettant aux équipes des deux hémisphères de se rencontrer afin de déboucher sur une phase finale regroupant les quatre meilleurs dans un stade prestigieux (on parle de Barcelone ou Chicago).

Une favorisation critiquée des gros marchés

Une idée louable qui aurait comme premier intérêt de donner un véritable enjeu à des tournées souvent sans saveur mais qui permettrait surtout au World Rugby de doper ses revenus, aujourd’hui complètement dépendants de la Coupe du Monde à hauteur de 90%. Selon leurs études de marchés, la création d’une telle compétition boosterait leurs recettes de près de 40%, majoritairement grâce à la vente des droits télévisuels. On évoque en coulisse les noms de d’Amazon ou Netflix qui pousseraient discrètement leurs pions à hauteur d'un milliard d'euros.

#RevuedePresse #SportBusiness #rugby
In @LEquipe. Augustin Pichot @WorldRugby (cf réforme des tournées d'automne) : «Il y en a marre des matches amicaux, on a besoin d'un enjeu pour relancer l'intérêt.»@DomIssartel pic.twitter.com/MfvDVJqzaw

— Bruno Fraioli SportBusiness.Club (@BrunoFraioliSBC) 2 octobre 2018

Une manne financière inespérée et bienvenue dans l’absolu mais qui aurait bien évidemment un revers. Pour atteindre de telles sommes, il faudra faire des choix pas forcément fondés sur l’aspect sportif pour composer l’élite de cette nouvelle compétition. En effet, pour prendre les deux places vacantes de ce « Top 12 », réservées à des nations non européennes, le World Rugby se tournerait vers le Japon et les Etats-Unis, excluant par là même, les historiques trublions du Pacifique (Fidji, Samoa, Tonga).

Une décision bien évidemment motivée par le potentiel économique plus que sportif des deux heureux élus. En effet, si les Eagles et les Cherry Blossoms paraissent bien loin du niveau affiché par les artistes des îles qui fournissent tous les grands clubs de la planète, leur marché est sans commune mesure, assurant des revenus médiatiques incomparables. Si Brett Gosper, DG de World Rugby, assure « ne pas vouloir de ligue fermée » et que les nations écartées pourraient « s’asseoir à la table des grands » à travers un système de relégation/promotion, la pilule du tout pognon a du mal à passer pour les défenseurs des bastions traditionnels du jeu.

Une opposition franche des ligues européennes

Et ils ne sont pas les seuls puisque, si certaines fédérations ravies de pouvoir compter sur 10 à 14 M€ de revenus annuels supplémentaires soutiennent le projet, ce n’est pas le cas de nombreux joueurs. Le conseil de l’International Rugby Players (IRP), composé par les plus grands joueurs mondiaux, n’a ainsi pas tardé à s’élever contre une telle compétition. Avec, comme principales préoccupations, la santé des joueurs et la qualité du jeu, l’instance a ainsi listé les raisons de ses réserves vis à vis de cette hypothétique compétition. Et elles sont nombreuses.

BREAKING: Players highlight “major concerns” around World Rugby’s proposed International Competition

Read what the world's top players have to say here: https://t.co/XwuPbUcUdg#PlayersUnited pic.twitter.com/4WHCGwfI7c

— InternationalRugbyPlayers (@IntRugbyPlayers) 28 février 2019

Des critiques reprises par les ligues professionnelles anglaises et françaises. Les deux championnats les plus riches du monde ont ainsi réagi de manière très virulente au projet de World Rugby. Considérant qu’une telle évolution rendrait caduque l’accord de San Francisco conclu en janvier 2017, lequel garantissait la stabilité du calendrier international jusqu’en 2032, elles menacent carrément de ne plus respecter la règle 9 du World Rugby qui impose la mise à disposition des joueurs internationaux. En d’autres termes, les XV de la rose et du coq devraient se passer de leurs joueurs professionnels.

Une véritable déclaration de guerre dont les raisons sont évidemment moins nobles que celles de l’IRP. Ici, les intérêts défendus sont clairement économiques. Avec des nouvelles fenêtres internationales, les clubs devraient évidemment réduire leur nombre de matches et les ressources qui vont avec. Sans compter la perte de valorisation d’un championnat privé de ses stars pour de plus en plus d’échéances. Une aberration pour les Ligues qui reprochent déjà aux sélections de leur prendre leurs salariés, avec les éventuelles blessures que cela implique, sans aucune compensation financière…

Bref, si le projet de World Rugby peut faire saliver sur le plan sportif, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il va falloir ouvrir de sérieuses négociations pour le mener à bien. À l’heure où le rugby doit faire face à une multiplication des accidents remettant en question son essence même, il aurait pu faire l’économie d’une nouvelle guerre des clans.

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Louis-Marie Valin est consultant expert sport. Auprès d’agences ou d’annonceurs, il intervient sur des problématiques de communication, sponsoring, événementiel ou entreprenariat. Il est également membre de l’Observatoire du Sport Business et fondateur du site sport-vox.com.